Pour penser l’action politique dans sa complexité, il est nécessaire à un niveau analytique de distinguer les lieux de contestation et les acteurs qui y opèrent (Dufour, 2009). Elle sera rejetée par les syndicats étudiants, qui veulent discuter de l'augmentation des frais de scolarité et demander un gel jusqu'en 2012. Quotidiennement, les partisans de la grève et de l'action collective affrontent ceux qui soutiennent le retour à la normale et la reprise des cours.
Par ailleurs, si l’on regarde l’impact de la grève sur les intentions de vote ; on remarque que la relation n’est pas unidirectionnelle. La dynamique de la grève et le soutien qu’il a apporté aux étudiants, notamment en portant un carré rouge à l’Assemblée nationale, l’ont d’abord séduit. Une seule association peut représenter une unité d'agrément (pour une présentation plus détaillée de la loi 32, voir Services Québec 2013) : elle a également le monopole de la représentation des intérêts des étudiants de l'unité concernée.
Plus de 20 000 étudiants sont en grève générale illimitée et sont doublement affiliés : 12 400 membres de la FECQ, 7 918 membres de la FEUQ et 2 318 membres de la TaCEQ. Le reste est réparti entre des associations indépendantes, des étudiants doublement affiliés et une poignée d'étudiants membres de la TaCEQ. La répartition spatiale et linguistique de la proportion d’étudiants en grève est révélatrice à cet égard.
D'une part, on voit bien que c'est la grande région francophone de Montréal (usines des régions de Montréal, Laval, Montérégie, Lanaudière et Laurentides) qui a été le moteur de la grève : près de 60 % des étudiants y étaient. . au GGI, et 70% des grévistes.
Comment les associations étudiantes ont changé le politique
Elles se situent sur un continuum entre une pratique de négociation sous pression, dont la FECQ et la FEUQ sont plus proches, et une seconde orientée vers la contestation sociale, dont se réclame l'ASSÉ. Une deuxième conception est aux antipodes de la première et correspond davantage à ce qui définit habituellement une organisation de mouvement social. Clairement positionnée dans l'arène de la contestation sociale, l'organisation n'entretient pas de relations avec les partis politiques (et maintient de fait une position de principe forte) (Entretien avec QS et porte-parole de la CLASSE, avril 2013), s'immisce peu dans l'arène électorale (ou en quelque sorte très ciblé) et privilégie des modes d’action plus conflictuels.
En effet, au printemps 2012, les trois associations étudiantes se sont retrouvées dans l'arène de la contestation, dans une négociation avec le gouvernement du Québec et finalement dans une campagne électorale. Si les relations avec le gouvernement libéral n'étaient pas au beau fixe avant le début de la grève, elles sont pour le moins cordiales et les canaux de communication sont ouverts, même si les responsables admettent qu'il ne s'agissait pas d'une relation très productive. malgré les protestations déjà en cours. Au début du conflit, ces chaînes seront totalement fermées pendant plusieurs semaines (jusqu'à fin mars) avant l'apparition du directeur de cabinet du ministre de l'Éducation, puis du ministre de l'Éducation lui-même.
Des contacts sporadiques sont entretenus avec QS, qui ne compte alors qu'un seul adjoint et semble plus proche des positions de la CLASSE. Lorsque le ministre de l'Éducation a contacté directement le président à la mi-avril, le conseil d'administration de la FEUQ a été plutôt soulagé, même si personne ne se faisait d'illusions quant à la volonté de négociation du gouvernement. Le président de la FECQ a également mentionné qu'il était inquiétant de voir que le gouvernement s'en tenait à sa position initiale, pour ne pas donner l'impression qu'il cède quoi que ce soit au mouvement étudiant.
À cet égard, les négociations sur l'entente au début du mois de mai, qui seront rejetées par les membres des trois associations, sont pour le président de la FEUQ symptomatiques de la manipulation artificielle effectuée par le gouvernement. En fait, ce ne sont plus les associations étudiantes qui contrôlent la situation. Cependant, la CLASSE (et l’ASSÉ) ne sont pas seulement antipartis et antisystème à l’instar des organisations nées des luttes altermondialistes (della Porta, 2013) ; plus timidement, la coalition est aussi un modèle anti-FEUQ et FECQ, les militants issus de l'ASSÉ ne veulent pas que le militantisme étudiant soit seulement un tremplin contre les partis politiques (et particulièrement le Parti Québécois) (entretien, porte-parole de la CLASSE, hiver 2013).
Ainsi, l'ASSÉ a été l'une des 6 organisations fondatrices de la Coalition Main Rouge, une coalition contre les prix et la privatisation des services publics. Pour l'ancienne porte-parole de la CLASSE, son antiélectoralisme, également inscrit dans le « code génétique » de l'ASSÉ, l'a empêchée d'entrer dans l'arène électorale. Il reprend alors le contrôle du processus politique : annulation de la hausse, convocation d'un sommet sur l'éducation, etc. Dans cette nouvelle phase du conflit, la dynamique entre les acteurs redevient commune : la FEUQ et la FECQ dans le jeu institutionnel et l'ASSÉ à l'extérieur.
Les jeunes et le politique : les effets du conflit
Ces données nous permettent de faire la lumière sur la participation étudiante et les décisions électorales lors de la grève de 2012. Nous examinons plusieurs dimensions du vote : le rôle du premier vote, le choix électoral par langue et enfin, l'interaction entre le soutien à la grève et le choix électoral. Le clivage souveraineté-fédéralisme est le premier (entre autres, Bélanger et Nadeau Bélanger et Nadeau, à être publié), tandis que le clivage gauche-droite est présent mais a un peu moins de pouvoir explicatif qu'ailleurs sur le comportement électoral des Québécois (Nadeau, Guérin , et Martin 1995 dans Bélanger et Nadeau à paraître), bien qu'il soit particulièrement présent chez les partisans de QS et de la CAQ, quoique dans une moindre mesure dans toutes les formations politiques (Bélanger et Nadeau à paraître).
Parmi les étudiants francophones, le Parti Québécois constitue un choix qui semble transcender le soutien ou le rejet de la grève étudiante, puisqu'il a obtenu 34 % du vote étudiant contre la grève et 43 % du vote étudiant en sa faveur. 4 L'ordre des partis sur l'axe droite-gauche suit celui de la boussole électorale : CAQ – PLQ – PQ – ON – QS. De plus, la grève semble avoir contribué à la polarisation politique, en particulier parmi les partisans de la grève, dont près d’un tiers ont choisi un parti plus à gauche qu’en 2008.
Au-delà du moment électoral, le conflit de six mois de grève étudiante de 2012 a profondément affecté le rapport à la politique des militants rencontrés lors des entretiens. Pour certains des étudiants rencontrés, notamment les plus jeunes, l'expérience de la grève constitue leur première implication dans un conflit. Pour d’autres, déjà impliqués, le moment de la grève constitue une période intense et accélérée d’apprentissage de la lutte politique.
A cet égard, la période de grève a créé un moment exceptionnel, car sur une longue période (6 mois) les restrictions quotidiennes changent radicalement : ce ne sont plus les études (ou la combinaison études-travail) qui rythment la vie, mais les besoins de mobilisation. Position forte contre les élections et engagement continu pour la cause étudiante, mais sans place d'implication depuis son passage à l'Université. Implication partisane avant la grève et ponctuelle au niveau fédéral (lors de la campagne électorale de 2011) ; la mobilisation continue pendant la grève ; durant la campagne électorale provinciale, à prendre conscience des liens existants entre les frais de scolarité, la demande d'éducation gratuite et la question plus large de la commercialisation de l'éducation.
Ces différents profils d'individus, qu'ils passent ou non de la contestation à l'engagement électoral, et ce à des degrés divers, sont également liés à une question connexe, celle du rapport aux institutions et à la démocratie. On le voit souvent altéré par la grève. Alors que les étudiants étaient fortement impliqués dans une cause qu'ils considéraient comme juste, le manque de considération et la répression ont provoqué de la colère, un fort sentiment d'injustice et, pour certains, de haine. L’un des éléments pouvant expliquer cette différence dans l’impact de l’expérience de la grève sur le rapport au système politique démocratique (élections, partis politiques, médiation) est l’expérience directe ou indirecte de la répression policière.
Entre protestation et participation : l’ambivalence du rapport au vote militant de gauche libertaire. Relations publiques et protestation : l'étude de cas de la grève étudiante québécoise de 2005.