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2011 Numéro 1 Volume 2 - Alterstice

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2011


Numéro
1
Volume
2

Droits
humains
et
témoignages
:
l’épreuve
de
la
culture

Éditrice
invitée
:
Francine
Saillant,
Université
Laval,
Québec,
Canada


1
 Témoigner...
pour
les
sciences
sociales
et
humaines
 Y.
Leanza


3
 Droits
humains
et
témoignages
:
l’épreuve
de
la
culture
 F.
Saillant


9
 Témoigner.
Ensemble
au
cœur
de
l’adversité
 K.
Truchon

23
 La
mise
en
récit
des
souffrances
:
violences,
expériences
et
discours
 M.
Hébert


35
 Formes,
contenus
et
usages
du
témoignage
dans
les
ONG
d’aide
internationale
:
la
vérité
à
 l’épreuve
du
marketing


F.
Saillant,
M.‐È.
Drouin
et
N.
Gordon
 47
 Des
témoins
presque
parfaits…


A.
Laliberté


57
 Recueillir
les
témoignages
des
enfants
soldats.
Pour
qui
?
Pourquoi
?
Comment
?
 S.
Bodineau


69
 Une
brèche
dans
la
culture,
d’un
bord
à
l’autre.
Témoigner
et
recevoir
le
témoignage
de
la
 disparition
forcée


A.
Verstraeten


79
 Le
prix
à
payer
pour
devenir
sujet
de
droit
:

la
sélection
des
réfugiés
allosexuels
au
Canada
 N.
Ricard


97
 Récits
de
souffrance
et
VIH/sida
:
réflexions
sur
quelques
enjeux
anthropologiques
et
 éthiques
du
témoignage


B.
Lebouché
et
J.
J.
Lévy


109
 Témoignage
en
mots
et
en
images
d’une
expérience
de
reconstruction
identitaire
chez
un
 artiste
réfugié
dans
un
contexte
interculturel
québécois


N.
Gordon


121
 Restituer
la
mémoire
aux
lieux,
Prométhée
au
Cartucho
 M.
La
Chance


129 Psychologies
et
cultures,
sous
la
direction
de
B.Troadec
et
T.
Bellaj
 P.
Dasen


133 La
mort
musulmane
en
contexte
d’immigration
et
d’islam
minoritaire.
Enjeux
religieux,
 culturels,
identitaires
et
espaces
de
négociation,
sous
la
direction
de
K.
Fall
et
M.
N.
Dimé


M.
Ly


137 La
valorisation
des
savoirs
de
femmes
immigrantes
en
milieu
communautaire.
Source
 d’inspiration
pour
l’intervention
sociale,
de
G.
Cloutier


S.
Garnier


(2)


 



 


Alterstice
est
publiée
avec
le
soutien
de
l'Association
internationale
pour
la
Recherche
Interculturelle
(ARIC),
l'équipe
de
recherche
 Migration
et
Ethnicité
dans
les
Interventions
en
Santé
et
en
Service
social
(METISS,
Montréal)
et
le
Centre
interuniversitaire
d'Études
 sur
les
Langues,
les
Arts
et
les
Traditions
(CÉLAT).


Alterstice
est
publiée
uniquement
en
ligne
:
www.alterstice.org
 


La
revue
est
gratuite.


Alterstice
 c/o
Yvan
Leanza
 Professeur
agrégé
 École
de
psychologie
 Université
Laval


2325,
rue
des
Bibliothèques
 Québec
(Qc)


G1V
0A6
 Canada


Directeur
:
Yvan
Leanza
 [email protected]

Responsable
de
la
révision
et
de
la
mise
en
pages
:
Anna
Olivier
(Athéna
Rédaction)
 [email protected]

ISSN
:
1923‐919X


©
Alterstice,
2011.
Toute
reproduction
du
texte
doit
mentionner
la
source
de
l’article.



(3)

ÉDITORIAL
 


Témoigner...
pour
les
sciences
sociales
et
humaines

Yvan
Leanza1


Avec
 ce
 numéro,
 Francine
 Saillant
 et
 ses
 invités
 abordent
 un
 thème
 fondamental
 mais
 négligé,
 celui
 de
 la
 reproduction
et
de
l’usage
de
la
parole
ou
de
l’image
de
l’Autre
dans
diverses
sphères
de
la
vie
sociale
et
politique.


Comme
 le
 présente
 Saillant
 dans
 son
 introduction,
 observer,
 décrire
 et
 analyser
 les
 formes
 de
 témoignages
 employés
 par
 différents
 acteurs
 sociaux,
 en
 particulier
 ceux
 qui
 défendent
 officiellement
 les
 plus
 vulnérables,
 amène
 à
 réfléchir
 sur
 l’altérité
 telle
 qu’elle
 est
 véhiculée,
 entretenue
 dans
 les
 sociétés
 les
 plus
 riches
 ou
 telle
 qu’elle
est
vécue
ailleurs.
Cet
exercice
permet
aussi
de
mettre
en
évidence
les
processus
«
d’altérisation
»
:
est‐ce
 que
le
témoignage
est
une
parole
qui
transforme
ou
une
parole
transformée
dans
un
but
bien
déterminé
?
Avec
un
 tel
thème,
on
se
situe
bien
dans
l’alterstice,
cet
entre‐deux
qui
transforme.


Ce
 numéro
 d’Alterstice
 est
 aussi
 un
 témoignage
 en
 lui‐même.
 À
 l’heure
 où
 j’écris
 ces
 lignes,
 de
 nombreux
 dirigeants
des
pays
de
l’OCDE
mettent
en
application
des
politiques
rigoristes
(pensées
déjà
dans
les
années
1980
 et
 1990)
 de
 réduction
 des
 ressources
 pour
 les
 sciences
 qui
 ne
 produisent
 pas…
 pardon…
 pour
 les
 sciences
 dont
 l’efficience
(soit
le
rapport
entre
le
coût
de
production
et
la
valeur
ajoutée
du
produit
fini)
n’est
pas
démontrée.


Pire,
ils
s’engagent,
plus
ou
moins
explicitement,
à
transformer
l’Université
en
une
entreprise
marchande
avec
des
 clients
 (les
 étudiants
 ou
 les
 entreprises
 en
 demande
 de
 formation
 et
 de
 capacité
 de
 recherche)
 et
 des
 représentants
à
 la
clientèle
(les
professeurs
et
autres
enseignants).
Ce
n’est
plus
seulement
la
 connaissance
que
 l’on
veut
vendre,
mais
bien
les
différentes
composantes
de
l’Université
elle‐même.
En
effet,
pourquoi
investir
dans
 la
formation
de
lettrés
qui
ne
sauront
manier
un
spectrographe
de
masse,
dessiner
les
plans
d’un
pont,
établir
le
 bilan
financier
d’une
multinationale
ou
ouvrir
une
mine
?
Pourquoi
disperser
des
ressources
dans
le
maintien
de
 programmes
 d’enseignement
 universitaire
 qui
 n’intéressent
 finalement
 qu’une
 poignée
 de
 penseurs
 un
 peu
 loufoques
?



(4)

Yvan
Leanza 2


La
 réponse
:
 c’est
 évidemment
 pour
 entretenir
 et
 développer
 la
 capacité
 de
 penser
 dans
 le
 sens
 premier
 du
 terme,
 soit
 construire
 des
 idées
 par
 la
 réflexion.
 Construire
 des
 idées,
 pas
 ânonner
 du
 prêt‐à‐penser.
 Poser
 un
 regard
 critique
sur
 le
monde
 et
non
confirmer
 le
discours
 et
la
place
des
puissants.
Il
 est
nécessaire,
pour
toute
 société
démocratique,
de
faire
exister
un
tel
lieu
de
liberté
de
pensée
et
de
création.
C’est
certes
un
lieu
privilégié
 et
nécessairement
diversifié,
métissé,
qui
se
doit
d’appliquer
des
 règles
de
vie
commune
et
 entretenir
des
 liens
 avec
 l’ensemble
de
la
 société,
mais
 ce
cadre
ne
doit
pas
 être
un
 carcan
ou
mis
au
service
d’intérêts
particuliers
 (ceux
 des
 puissants).
 Cela
 semblait
 acquis,
 mais
 ce
 privilège
 et
 les
 capacités
 qu’il
 génère
 en
 rendent
 plus
 d’un
 envieux
et
d’autres
se
sentent
menacés.



Alterstice
 est
 une
 émanation
 du
 monde
 universitaire,
 un
 espace
 de
 débat
 autour
 de
 thèmes
 sensibles.
 Un
 espace
multicentrique.
Faire
du
témoignage
le
thème
central
de
ce
numéro,
c’est
un
peu
une
mise
en
abîme
:
la
 revue
 témoigne
 (et
 témoignera)
 de
 l’indispensable
 apport
 des
 sciences
 moins
 rentables
 d’un
 point
 de
 vue
 comptable,
mais
particulièrement
rentables
pour
la
construction
de
pensées
originales
et
transformatrices.



Rattachement
de
l’auteur


1Université
Laval,
Québec,
Canada
 Correspondance


[email protected]Pour
citer
cet
article
:



Leanza,
Y.
(2011).
Témoigner...
pour
les
sciences
sociales
et
humaines
[Éditorial].
Alterstice,
1(2),
1‐2.

(5)

INTRODUCTION
THÉMATIQUE

Droits
humains
et
témoignages
:
l’épreuve
de
la
culture

Francine
Saillant1
 


Résumé



Les
violences
contemporaines
qui
impliquent
dans
nombre
de
cas
des
exactions
des
droits
les
plus
fondamentaux
 sont
 chaque
 jour
 exposées
 à
 nos
 yeux,
 ne
 serait‐ce
 que
 par
 leur
 hypermédiatisation
 en
 tous
 genres.
 Les
 droits
 humains
sont
pour
leur
part
devenus
plus
que
jamais
un
langage
transnational
qui
permet
la
traduction
multiforme
 et
 culturellement
 située
 de
 ces
 exactions.
 Le
 témoignage,
 utilisé
 de
 diverses
 façons
 comme
 forme
 de
 communication
des
exactions
par
rapport
aux
droits,
mérite
une
attention
particulière.
Le
témoignage,
dont
l’usage
 est
connu
dans
le
domaine
du
droit
en
tant
que
moyen
de
faire
apparaître
la
vérité,
prend
potentiellement
dans
 l’espace
public
d’autres
significations.
 Il
 est
plus
que
jamais
l’une
des
 expressions
des
altérités,
 en
même
temps
 qu’un
 moyen,
 pour
 diverses
 catégories
 d’étrangers
 et
 de
 personnes
 et
 collectivités
 minorisées
 et
 discriminées,
 d’arriver
par
la
voix
ou
l’image
à
se
faire
entendre
et
voir.
Se
faire
entendre,
c'est‐à‐dire
que
la
voix
puisse
avoir
 écho
et
 réponse,
mais
aussi
que
cette
voix
soit
recevable
 et
reconnue.
Se
faire
voir
c'est‐à‐dire
ouvrir
un
espace
 pour
des
images
qui
font
apparaître
les
sujets,
leurs
droits
lésés,
leurs
revendications,
leurs
actions,
leurs
victoires.


Ce
numéro
propose
une
réflexion
approfondie
sur
cette
question
:
d’abord
en
exposant
une
série
de
cas
articulant
 droits
et
témoignages;
ensuite
en
cernant,
leur
variété
aidant,
les
multiples
médiations
qui
font
que
ces
voix
seront
 oui
 ou
 non
 entendues
 et
 reconnues,
 ces
 images
 plus
 ou
 moins
 vues
 et
 reçues.
 Les
 cultures
 d’origine
 et
 de
 réception,
 qu’elles
 soient
 liées
 à
 l’ethnicité,
 aux
 institutions,
 au
 statut,
 à
 l’âge
 ou
 aux
 régimes
 politiques,
 jouent
 comme
on
le
verra,
un
rôle
fondamental.



Rattachement
de
l’auteure


1Département
d’anthropologie
et
Centre
interuniversitaire
d’Étude
sur
les
Lettres,
les
Arts
et
les
Traditions
(CÉLAT),
 Université
Laval,
Québec,
Canada


Correspondance


[email protected]Mots
clés


témoignages;
droits
humains;
migrants;
réfugiés;
image
 Pour
citer
cet
article
:



Saillant,
F.
(2011).
Droits
humains
et
témoignages
:
l’épreuve
de
la
culture.
Alterstice,
1(2),
3‐8.

(6)

Francine
Saillant 4

Les
violences
contemporaines,
qui
impliquent
dans
nombre
de
cas
des
exactions
des
droits
les
plus
fondamentaux,
 sont
 chaque
 jour
 exposées
 à
 nos
 yeux,
 ne
 serait‐ce
 que
 par
 leur
 hypermédiatisation
 en
 tous
 genres.
 Les
 droits
 humains1
 sont
 pour
 leur
 part
 devenus
 plus
 que
 jamais
 un
 langage
 transnational
 qui
 permet
 la
 traduction
 multiforme
 et
 culturellement
 située
 de
 ces
 exactions
 (Engle,
 2006).
 Le
 témoignage,
 utilisé
 de
 diverses
 façons
 comme
 forme
 de
 communication
 des
 exactions
 par
 rapport
 aux
 droits,
 mérite
 une
 attention
 particulière.
 Le
 témoignage,
 dont
 l’usage
 est
 connu
 dans
 le
 domaine
 du
 droit
 en
 tant
 que
 moyen
 de
 faire
 apparaître
 la
 vérité,
 prend
potentiellement
dans
l’espace
public
d’autres
significations.
Il
est
plus
que
jamais
l’une
des
expressions
des
 altérités,
 en
 même
 temps
 qu’un
 moyen,
 pour
 diverses
 catégories
 d’étrangers
 et
 de
 personnes
 et
 collectivités
 minorisées
et
discriminées,
d’arriver
par
la
voix
ou
l’image
à
se
faire
entendre
et
voir.
Se
faire
entendre,
c'est‐à‐dire
 que
la
voix
puisse
avoir
écho
et
réponse,
mais
aussi
que
cette
voix
soit
recevable
et
reconnue.
Se
faire
voir,
c'est‐à‐

dire
ouvrir
un
espace
pour
des
images
qui
font
apparaître
les
sujets,
leurs
droits
lésés,
leurs
revendications,
leurs
 actions,
leurs
victoires.
Ce
numéro
propose
une
réflexion
approfondie
sur
cette
question
:
d’abord
en
exposant
une
 série
de
cas
articulant
droits
et
témoignages;
ensuite
en
cernant,
leur
variété
aidant,
les
multiples
médiations
qui
 font
que
ces
voix
seront
oui
ou
non
entendues
et
reconnues,
ces
images
plus
ou
moins
vues
et
reçues.
Les
cultures
 d’origine
 et
 de
 réception,
 qu’elles
 soient
 liées
 à
 l’ethnicité,
 aux
 institutions,
 au
 statut,
 à
 l’âge
 ou
 aux
 régimes
 politiques,
jouent,
comme
on
le
verra,
un
rôle
fondamental.



Droits
humains
et
témoignages


Depuis
une
quinzaine
d’années
maintenant,
les
droits
humains
comme
champ
d’étude
ont
pris
un
essor
fulgurant,
 en
particulier
en
anthropologie.
L’anthropologie,
dont
le
rôle
fut
longtemps
mineur
dans
l’étude
des
pratiques
et
 des
 discours
 entourant
 les
 droits,
 parce
 que
 la
 discipline
 refusait
 la
 possibilité
 du
 langage
 universel
 qu’ils
 représentaient
de
même
que
leur
construction
occidentale,
a
quelque
peu
transformé
son
regard,
en
remettant
en
 cause
la
perspective
relativiste
qui
l’a
traditionnellement
marquée.
Les
possibilités
ouvertes
par
l’anthropologie
des
 droits
 telle
 qu’elle
 s’élabore
 actuellement,
 en
 abordant
 ces
 derniers
 en
 tant
 que
 pratiques
 sociales,
 viennent
 encadrer,
en
amont,
l’étude
du
témoignage
et
de
ses
usages,
entre
autres
à
des
fins
de
droits.



En
 effet,
 au
 cours
 des
 dernières
 années,
 les
 publications
 rapprochées
 d’articles
 importants
 dans
 des
 des
 revues
 comme
Current
 Anthropology
 (2006)
 et
American
 Anthropologist
 (2006)
 (voir
 Goodale
 2006a
 et
 2006b)
 sur
 la
 question
des
droits
humains,
puis
d’ouvrages
aussi
fondamentaux
que
ceux
de
Sheper‐Hugues
et
Bourgeois
(2004),
 de
 Goodale
 et
 Merry
 (2008),
 de
 Goodale
 (2009),
 mais
 aussi
 en
 Europe
 de
 Hastrup
 (2001a
 et
 2001b)
 et
 Rude‐

Antoine
et
Chrétien‐Vernicois
(2009),
sont
des
indications
de
l’importance
croissante
qu’a
pris
le
champ
au
sein
de
 la
discipline,
un
champ,
il
va
sans
dire,
qui
se
situe
dans
un
carrefour
interdisciplinaire
faisant
appel
au
juridique,
à
 la
 psychiatrie
 transculturelle
 et
 à
 la
 psychologie
 interculturelle,
 au
 domaine
 des
 communications
 et
 à
 plusieurs
 professions
 de
 l’aide.
 Plusieurs
 propositions
 ont
 été
 faites
 par
 Goodale
 (2006a,
 2006b)
 et
 ses
 collaborateurs,
 en
 particulier
Engle
Merry
(Goodale
et
Merry,
2007),
à
propos
de
la
direction
que
pourrait
prendre
une
anthropologie
 des
 droits
 humains.
 Dépassant
 la
 vision
 portée
 par
 l’éternel
 débat
 relativisme/universalisme,
 Goodale
 et
 sa
 collègue
 Engle
 Merry
 en
 sont
 venus
 à
 dessiner
 les
 balises
 d’une
 anthropologie
 qui
 ne
 se
 limiterait
 ni
 au
 rôle
 de
 critique
aveugle
des
droits
humains
considérés
comme
un
produit
de
l’hégémonie
occidentale
et
universaliste,
ni
 au
 rôle
 de
 défenseur
 privilégié
 des
 cultures
 «
uniques,
 fragiles
 et
 menacées
»,
 notamment
 par
 cette
 hégémonie
 supposée.
 Leur
 point
 de
 vue
 a
 plutôt
 permis
 de
 reconnaître
 le
 problème
 posé
 par
 cette
 hégémonie
 (réelle)
 du
 discours
des
droits
humains
et
de
ce
qu’il
véhicule
sur
le
plan
des
moralités.
Il
a
permis
également
de
reconnaître
la
 complexité
qui
se
dessine
aujourd’hui
pour
tout
anthropologue
désireux
de
développer
des
connaissances
en
lien
 avec
les
pratiques,
les
discours
et
les
idéologies
reliés
aux
droits
humains,
considérant
le
fait
que
certains
groupes
 n’adhèrent
 pas
 à
 ce
 discours
 et
 à
 ses
 préceptes
 car
 ils
 refléteraient
 mal
 selon
 eux
 leurs
 ontologies,
 alors
 que
 d’autres,
 au
 contraire,
 s’en
 nourrissent
 en
 combinant
 le
 plus
 souvent
 les
 ontologies
 locales
 et
 les
 logiques
 universalistes
des
droits
humains,
en
quelque
sorte
en
les
«
vernacularisant
»,
ou
si
l’on
préfère,
en
les
adaptant


1Dans
ce
numéro,
l’expression
«
droits
humains
»,
quoique
discutable
d’un
point
de
vue
purement
linguistique,
a
été
adoptée
 en
 référence
 au
 cadre
 anthropologique
 de
 la
 recherche.
Elle
 a
 aussi
 l’avantage
 de
 mieux
 respecter
 les
 deux
 genres
 humains.


L’expression
«
droits
de
l’homme
»
a
été
conservée
en
référence
au
contexte
juridique
de
la
Déclaration
universelle
des
droits
 de
 l’homme
»
de
l’ONU
de
1948,
 et
 l’expression
«
droits
 de
la
personne
»
au
contexte
juridique
canadien
actuel.
L’expression


«
droits
humains
»
renvoie
également
plus
explicitement
à
la
traduction
des
«
human
rights
»
tels
que
les
conçoit
Mark
Goodale,
 c’est‐à‐dire
à
une
vision
plus
ouverte
et
globale
que
simplement
légale.
Voir
Benhyeklef
(2008)
et
Goodale
(2006a).

(7)

Droits
humains
et
témoignages
:
l’épreuve
de
la
culture
 5

localement.
Ainsi,
 ces
auteurs,
 et
de
nombreux
autres
adoptant
une
position
 similaire
(Asad,
2000;
 Engel,
2006;


Hastrup,
2001a,
2001b
et
2003;
Mutua,
2002;
Wilson,
2001
et
2006),
proposent
de
s’appuyer
sur
des
approches
de
 tradition
 critique
 pour
 l’analyse
 des
 usages
 hégémoniques
 des
 droits
 comme
 celle
 des
 formes
 d’appropriations
 stratégiques
 ou
 circonstanciées
 auxquelles
 ils
 donnent
 lieu;
 ils
 proposent
 également
 de
 participer
 au
 travail
 d’élaboration
et
d’élargissement
des
cadres
normatifs
des
droits
(les
textes),
entre
autres
afin
de
rendre
visibles
les
 facteurs
qui
à
ce
jour
ont
limité
l’accès
aux
droits
collectifs
ou
ont
rendu
difficiles
les
imbrications
harmonieuses
 entre
droits
et
cultures.
Il
s’agirait
de
développer
une
approche
certes
critique
des
droits
humains,
mais
sensible
à
 leur
caractère
perfectible,
et
d’ouvrir
à
un
travail
collaboratif
entre
instances
de
gouvernance,
populations,
société
 civile,
experts
et
gouvernants;
il
s’agirait
également
de
mettre
au
point
des
méthodes
innovantes
ou
plus
adaptées.


On
 ne
 pense
 pas
 ici
 à
 limiter
 le
 rôle
 de
 l’anthropologue
 à
 celui
 de
 traducteur
 des
 idiosyncrasies
 culturelles
 ou
 encore
 à
 celui
 de
 médiateur
 de
 l’idéologie
 des
 droits
 humains,
 mais
 d’ouvrir
 la
 voie
 à
 des
 approches
 moins
 normatives
 (entendre
 ici
 d’ordre
 strictement
 juridico‐politique),
 moins
 dichotomiques
 (basées
 sur
 l’opposition
 universalisme‐relativisme),
cela
afin
de
laisser
place
aux
discours
et
aux
pratiques
des
acteurs
des
droits
humains,
 incluant
 les
 anthropologues
 eux‐mêmes.
 Bref,
 de
 déborder
 du
 formalisme
 des
 textes
 et
 de
 leurs
 applications
 légalistes
et
d’entrer
dans
le
vif
des
discours
et
des
pratiques
multisitués
et
qui
ont
cours
dans
diverses
sociétés.


L’anthropologie,
 par
 ses
 approches
 localisées,
 permet
 justement
 d’offrir
 un
 certain
 nombre
 de
 réponses
 en
 ramenant
les
pratiques
liées
aux
droits
au
cœur
de
la
vie
sociale,
là
où
par
exemple
ils
se
fabriquent
ou
se
défont,
 sont
 appropriés
 ou
 transformés
 et
 réécrits.
 L’anthropologie,
 et
 avec
 elle
 d’autres
 corps
 disciplinaires,
 est
 susceptible
de
confronter
le
droit
aux
questions
de
pluralité
et
d’interculturalité
qui
traversent
la
vie
sociale;

elle
 nous
rappelle
à
quel
point
les
catégories
du
langage
et
de
l’expérience
ne
sont
pas
si
facilement
réductibles
à
celles
 du
droit.


C’est
dans
la
continuité
de
ces
débats
que
l’étude
anthropologique
des
usages
du
témoignage
à
des
fins
de
droits
 est
rendue
possible
:
sorti
de
l’espace
juridique
au
sens
étroit
de
la
chose,
par
exemple
le
cadre
du
plaidoyer
dans
 une
 cour,
 et
 observé
 puis
 analysé
 dans
 ses
 multiples
 manifestations
 sociales,
 notamment
 dans
 ses
 diverses
 articulations
 à
 l’univers
 des
 pratiques
 et
 discours
 sur
 les
 droits
 dans
 l’espace
 public
 et
 dans
 les
 sociétés
 contemporaines.



Violence,
témoignage
et
culture


Ce
numéro
propose
une
série
d’articles
à
caractère
 ethnographique
 et
analytique
sur
les
diverses
utilisations
du
 témoignage
 à
 des
 fins
 de
 droits
 dans
 plusieurs
 contextes
 et
 espaces
 sociaux
 et
 culturels.
 Une
 thématique
 particulière
traverse
l’ensemble
du
propos,
celle
de
l’expérience,
passée
ou
actuelle,
de
la
violence
subie
par
ceux
 qui,
directement
ou
indirectement,
ont
recours
au
témoignage
pour
faire
apparaître
la
problématique
des
droits
 qui
les
concernent.
En
effet,
ce
n’est
pas
de
façon
inopinée
que
les
droits
prennent
caractère,
relief
et
existence
 dans
une
société
:
des
événements
doivent
avoir
eu
lieu,
des
droits
et
des
humains
doivent
avoir
été
bafoués,
des
 existences
individuelles
et
collectives
mises
en
cause.
Il
s’agit,
à
travers
les
différentes
études
proposées,
de
poser
 la
 question
 de
 l’usage
 du
 témoignage
 dans
 la
 vie
 sociale,
 dans
 des
 contextes
 culturels
 permettant
 d’en
 saisir
 la
 diversité,
 les
 limites
 et
 les
 enjeux.
 Le
 premier
 article,
 celui
 de
 Karoline
 Truchon,
 nous
 propose
 une
 histoire
 du
 témoignage
dans
 le
temps
 long
des
sociétés
occidentales,
 puis
dans
leur
histoire
 récente
:
 comment
les
sociétés
 occidentales
 ont‐elles
 pu
 avoir
 recours
 au
 témoignage
 comme
 forme
 de
 révélation
 et
 d’expression
 des
 manquements
aux
droits
et
des
situations
d’injustice?
Comment
la
figure
du
témoin
s’est‐elle
construite
au
fil
du
 temps,
et
comment
le
témoignage
prend‐il,
depuis
le
milieu
du
XXe
siècle,
des
formes
de
plus
en
plus
diversifiées?


Le
 deuxième
 article,
 celui
 de
 Martin
 Hébert,
 éclaire
 les
 réflexions
 de
 Truchon,
 en
 montrant
 que
 le
 témoignage
 s’inscrit
d’abord
et
avant
tout
dans
un
récit
collectif
liant
souffrance,
culture
et
violence.
Les
cultures
proposent
en
 fait
des
modèles
(patterns)
de
présentation
et
d’interprétation
de
la
souffrance
qui
donnent
au
récit
un
caractère
 préconstruit,
cela
afin
de
le
rendre
recevable
et
lisible
par
le
plus
grand
nombre.
Il
en
est
ainsi
des
sociétés
latino‐

américaines
 et
 des
 mondes
 autochtones
 étudiés
 par
 Hébert.
 L’expérience
 de
 la
 souffrance,
 incluant
 celle
 des
 manquements
aux
droits
les
plus
fondamentaux,
n’est
jamais
directement
lisible,
elle
passe
par
des
codes
ou
des
 idiomes
culturels
plus
ou
moins
forts,
tant
par
la
médiation
de
l’énonciateur
que
par
celle
du
récepteur.
Le
travail
 de
 Martin
 Hébert
 peut
 être
 directement
 repris
 dans
 le
 contexte
 du
 témoignage
 qui
 est,
 comme
 on
 l’a
 vu
 en
 introduction,
une
mise
 en
mots
de
 la
souffrance
collective
lorsqu’il
 est
question
de
manquements
aux
droits
:
le
 témoignage
peut
tout
à
fait
être
 compris
comme
un
récit
 de
souffrance
liant
violence
et
droits.
La
recherche
de


(8)

Francine
Saillant 6

Francine
Saillant
permet
d’approfondir
la
même
question
mais
à
partir
d’un
terrain
différent.
Il
s’agit
dans
ce
cas
de
 saisir
comment
les
expériences
de
la
souffrance,
de
la
violence
et
des
manquements
aux
droits
dont
sont
témoins
 les
ONG
de
développement
et
d’aide
humanitaire
transitent
par
des
récits
 et
des
images
qui
sont
travaillées
par
 différents
 intermédiaires,
 dont
 les
 services
 de
 communication
 des
 ONG
 eux‐mêmes.
 Le
 travail
 du
 témoignage
 contribue
 dans
 ce
 contexte
 à
 une
 forme
 de
 lissage
 des
 expériences
 originelles
 faites
 dans
 les
 sociétés
 où
 interviennent
ces
ONG
internationales,
et
aussi
à
une
forme
de
réduction,
cela
de
manière
à
les
rendre
justement
 recevables
 et
 compréhensibles
 pour
 le
 grand
 public.
 On
 a
 voulu
 comprendre
 comment
 les
 ONG
 utilisent
 le
 témoignage
pour
illustrer
les
manquements
aux
droits
et
aussi
faire,
directement
ou
non,
la
promotion
des
droits.
Il
 est
 important
 de
 saisir
 que
 le
 témoignage
 direct,
 celui
 des
 premiers
 intéressés,
 passe
 rarement
 par
 leur
 propre
 parole
mais
plutôt
par
les
intermédiaires
que
sont
les
intervenants,
laissant
toute
la
place
aux
images
des
sujets
du
 témoignage
qui
sont,
dans
ce
cas,
les
populations
du
Sud
que
l’on
cherche
à
présenter
et
à
faire
connaître
à
travers
 l’action
 des
 ONG.
 Il
 est
 clair
 que
 les
 valeurs
 des
 sociétés
 occidentales
 pèsent
 largement
 sur
 les
 choix
 des
 communicateurs;
les
enjeux
d’interculturalité
et
les
choix
effectués
sont
ceux,
nous
sommes
forcés
de
l’admettre,
 qui
nous
ramènent
sur
les
terrains
des
sociétés
occidentales,
de
leurs
grands
publics
et
de
leurs
gouvernants.
C’est
 à
cette
condition
que
circulent
les
«
images
et
les
voix
du
Sud
».
Dans
les
articles
de
Hébert
et
de
Saillant,
ce
sont
 les
récits
collectifs
que
les
sociétés
créent
et
recréent
à
propos
de
la
souffrance,
leurs
codes
et
leurs
contraintes
qui
 sont
mis
en
jeux,
analysés
et
exposés,
soulignant
du
coup
ce
qui
pèse
sur
ces
récits
et
sur
les
témoignages,
que
les
 contraintes
 soient
 culturelles,
 structurelles
 ou
 institutionnelles.
 Les
 résultats,
 on
 l’avait
 compris,
 sont
 fort
 différents,
puisque
le
premier
(Hébert)
montre
l’exacerbation
des
images
et
des
expériences
et
la
seconde
(Saillant)
 insiste
plutôt
sur
 leur
euphémisation.
Les
 intentions
sont
les
mêmes
:
traduire
au
sein
de
 la
culture
ou
entre
les
 cultures
une
souffrance
qui
prend
racine
dans
des
inégalités
sociales
inscrites
dans
la
longue
durée.


Quatre
articles
nous
amènent
dans
des
mondes
où
la
souffrance
collective
et
les
exactions
liées
aux
droits
humains
 prennent
d’autres
significations
par
les
contextes
et
les
acteurs,
sujets
et
institutions,
qui
les
mettent
en
œuvre
:
il
 s’agit
 du
 contexte
 d’un
 génocide
 (Rwanda),
 d’une
 guerre
 (Congo
 et
 au‐delà,)
 d’une
 dictature
 (Argentine)
 et
 du
 monde
des
réfugiés
et
demandeurs
d’asile
(Canada
et
au‐delà).
L’article
sur
le
Rwanda
que
propose
Annie
Laliberté
 prend
un
sens
particulier
en
ce
qu’il
amène
à
une
analyse
des
actions
des
 institutions
 internationales
 et
 locales
 visant
 la
 restauration
 démocratique
 dans
 le
 contexte
 du
 Rwanda
 de
 l’après
 génocide.
 Dans
 ce
 cas,
 ce
 sont
 les
 institutions
de
coopération
médiatique
(dits
médias
de
paix)
qui
montrent
les
limites
des
pratiques
journalistiques
 censées
 permettre
 l’apparition
 dans
 l’espace
 public
 des
 enjeux
 de
 justice
 une
 fois
 perpétré
 le
 plus
 horrible
 des
 crimes.
Le
journaliste
étranger
(canadien
dans
ce
cas),
se
fait
le
témoin
des
témoins
alors
que
le
contexte
politique
 tente
de
refouler
au
plus
profond
les
crimes
en
 reconstruisant
à
ses
fins
le
récit
du
génocide,
 en
proposant
une
 lecture
 manichéenne
 des
 justes
 et
 des
 injustes
 et
 en
 obligeant
 le
 témoin
 journaliste
 à
 adopter
 ce
 schéma.
 Les
 limites
qui
pèsent
sur
le
récit
journalistique
en
tant
que
témoignage
sont
immenses
car
elles
montrent
justement
la
 naïveté
 de
 la
 solution
 démocratique
 prescrite
 et
 du
 remède
 que
 serait
 le
 journalisme
 de
 paix
 en
 situation
 post
 génocidaire
:
 comment
 témoigner
 quand
 le
 récit
 collectif
 prescrit
 et
 imposé
 par
 un
 gouvernent
 autoritaire
 rend
 impossible
 les
 lignes
 d’interprétation
 qui
 ne
 diviseraient
 pas
 le
 monde
 entre
 agresseurs
 et
 victimes,
 puis
 entre
 victimes
adoptant
la
bonne
version
du
récit
du
génocide
et
d’autres
qui
deviendraient,
ne
s’y
conformant
pas,
des
 traîtres.
 Les
 institutions
 de
 coopération
 se
 frottent
 ici
 à
 la
 fragilité
 du
 modèle
 démocratique,
 dont
 les
 enjeux
 d’implantation
sont
justement
de
sortir
de
ce
manichéisme,
et
aussi
à
de
fortes
barrières
culturelles
et
politiques.


La
 proposition
 de
 Sylvie
 Bodineau
 consiste
 pour
 sa
 part
 en
 une
 analyse
 des
 discours
 des
 intervenants
 dans
 le
 domaine
de
la
protection
de
l’enfance
situés
dans
diverses
organisations
de
protection
des
enfants
soldats.
Cette
 proposition
donne
aux
lecteurs
un
bon
exemple
de
la
problématique
de
la
victime,
soit
celle
du
témoin
direct,
et
de
 la
 difficulté
 rencontrée
 par
 les
 enfants,
 éternels
 «
vulnérables
»,
 à
 passer
 justement
 de
 victimes
 à
 sujets
 et,
 de
 surcroît,
à
sujets
de
droit.
L’article
d’Alice
Verstraeten
nous
déplace
vers
les
disparus
de
l’Argentine
et
vers
celles
 qui
ont
été
les
inlassables
témoins
de
ces
derniers
:
les
Mères
de
la
place
de
Mai,
qui
ont
dénoncé
la
disparition
de
 leurs
 proches
 et
 qui
 furent
 traitées
 comme
 des
 «
folles
»,
 car
 on
 niait
 justement
 les
 disparitions.
 Leur
 présence
 constante
 sur
 la
 fameuse
 place
 de
 Buenos
 Aires,
 encore
 aujourd’hui,
 le
 retour
 permanent
 à
 la
 mémoire
 de
 la
 disparition
et
aux
liens
brisés,
à
l’impunité
et
à
la
violence
négationniste,
l’invention
d’une
ritualité
urbaine
devant
 l’absence
de
reconnaissance
des
droits
des
victimes,
sont
exemplaires.
Ici,
la
richesse
du
contexte
du
témoignage,
 multiple,
 narratif
 et
 performatif,
 son
 étendue
 dans
 le
 temps,
 sa
 circulation
 internationale,
 lui
 donne
 une
 force
 d’exemple
sans
pareil.
Comme
le
dit
l’auteure,
le
témoignage
devient
ici
ce
fil
tendu
entre
le
dicible
et
l’indicible,
 une
pratique
de
négociation
et
de
transmission
qui
prend
une
signification
élargie
et
transculturelle.
Enfin,
l’article


(9)

Droits
humains
et
témoignages
:
l’épreuve
de
la
culture
 7

de
Nathalie
Ricard
suggère
que
la
violence
prend
de
nombreuses
formes,
puisque
de
la
scène
des
guerres
et
des
 dictatures
on
se
transporte
vers
celle
des
cours
de
justice
qui
octroient
le
statut
d’immigrant
aux
«
illégaux
»
que
 sont
 les
 demandeurs
 d’asile
 au
 Canada.
 Dans
 cette
 contribution,
 ces
 illégaux
 sont
 ceux
 qui,
 pour
 cause
 d’orientation
 sexuelle,
 demandent
 asile
 au
 Canada,
 personnes
 dont
 la
 provenance
 est
 diversifiée,
 tout
 comme
 l’expérience
 de
 leur
 allosexualité
 (autres
 formes
 de
 sexualité
 que
 l’hétérosexualité).
 La
 chercheure
 montre
 parfaitement
que,
dans
le
contexte
juridique
et
culturel
des
instances
de
l’immigration,
les
agents
sont
fortement
 imprégnés
des
schémas
culturels
qui
les
habitent
au
sujet
de
l’allosexualité,
supposant
que
les
allosexuels
étrangers
 ont
incorporé
les
codes
attendus
des
allosexuels
nord‐américains.
Ainsi,
l’allosexuel
du
Sri
Lanka
devrait
ressembler
 à
 l’allosexuel
 du
 Village
 gai
 de
 Montréal
 afin
 que
 son
 récit,
 qui
 normalement
 doit
 faire
 la
 preuve
 de
 la
 discrimination
dans
son
pays,
soit
crédible.
 Or
 ce
récit
se
 trouve
mis
à
mal
parce
que,
justement,
l’allosexuel
ne
 semble
pas
avoir
«
le
physique
de
l’emploi
».
Et
Nathalie
Ricard
de
souligner,
à
juste
titre,
à
quel
point
il
est
dificile
 de
 prouver
 l’intimité
 de
 l’allosexuel
 dans
 pareil
 contexte.
 On
 comprend
 donc
 que
 cette
 étude,
 qui
 s’ajoute
 à
 d’autres
 sur
 les
 contraintes
 du
 témoignage
 à
 des
 fins
 de
 droits
 dans
 les
 instances
 de
 l’immigration
 (Saillant
 et
 Truchon,
 2008;
 Truchon
 et
 Saillant,
 2009),
 enrichit
 d’un
 élément
 important
 un
 dossier
 encore
 trop
 peu
 connu.


Nathalie
Ricard
souligne
de
plus
la
puissance
des
codes
culturels
transformés
en
préjugés
et
stéréotypes
à
propos
 des
réfugiés,
doublement
discriminés
et
cumulant
le
fardeau
de
l’origine
et
de
l’orientation
sexuelle,
sans
oublier
 les
facteurs
raciaux
et
de
genre
qui
entrent
souvent
en
ligne
de
compte.


Bertrand
Lebouché
et
Joseph
Josy
Lévy
nous
entraînent
sur
un
tout
autre
chemin,
celui
du
témoignage
en
situation
 de
maladie,
en
l’occurence
le
VIH/sida,
dont
le
caractère
épidémique
et
collectif,
en
même
temps
que
traumatique,
 ne
peut
que
nous
interpeller.
Le
VIH/sida,
plus
que
toute
autre
maladie,
a
donné
lieu
à
des
formes
de
témoignages
 publics,
 pensons
 au
 projet
 du
 patchwork
 des
 noms
 (http://www.aidsquilt.org/)
 aux
 nouveaux
 rituels
 qui
 se
 sont
 élaborés
devant
le
vide
des
églises
occidentales
de
longue
tradition
(Lafontaine,
2008),
ou
encore
à
la
quantité
de
 romans
 autobiographiques
 et
 testimoniaux
 publiés
 depuis
 le
 début
 de
 l’épidémie
 (Lévy
 et
 Nouss,
 1994).
 Dans
 l’article
proposé,
ce
sont
les
récits
de
malades
qui
prennent
le
sens
de
témoignages,
en
particulier
ceux
de
malades
 afro‐américains.
Des
questions
morales
et
éthiques
se
posent
aux
chercheurs
comme
dépositaires
de
ces
récits.
Le
 témoignage
comporte
toujours
une
dimension
éthique,
puisque
ceux
qui
en
sont
les
dépositaires
et
les
médiateurs,
 qu’ils
soient
témoins
ou
témoins
de
témoins,
ramènent
sur
la
place
publique,
non
seulement
des
«
expériences
»
et
 des
«
récits
»,
mais
également
des
histoires
personnelles
dont
les
dimensions
collectives
mettent
au
défi
la
société
 tout
entière,
ses
orientations
et
ses
valeurs.
Le
VIH/sida
sert
ici
d’étalon
pour
prendre
toute
la
mesure
de
l’éthique
 du
 témoignage,
 et
 de
 l’importance
 qu’il
 peut
 prendre
 pour
 contrer
 l’exclusion
 causée
 par
 certaines
 formes
 de
 maladie.


Deux
 articles
 viennent
 compléter
 ce
 numéro
 thématique.
 Celui
 de
 Nathalie
 Gordon
 nous
 rappelle
 que
 le
 témoignage
dans
l’espace
public
déborde
des
mots
et
se
 déploie
aussi
par
d’autres
formes,
notamment
 celle
de
 l’art.
 L’histoire
 du
 réfugié
 iranien
 et
 artiste
 dont
 l’histoire
 est
 relatée
 se
 présente,
 certes,
 comme
 une
 forme
 de
 démarche
que
nous
qualifierions
de
performative,
l’art
et
ses
traces,
ici
picturales,
permettant
au
témoin
de
dire
un
 indicible
et
de
transcender
les
formes
conventionnelles
de
la
narration.
L’article
de
Michaël
LaChance
pose
enfin
le
 défi
 du
 témoignage
 collectif
 par
 l’art,
 dans
 un
 bidonville
 de
 Bogòta,
 en
 relatant
 l’expérience
 d’une
 collectivité
 expulsée
de
son
lieu
de
vie.
Cette
communauté
y
retourne
avec
un
groupe
d’artistes
afin
d’occuper
le
lieu,
qui
se
 transforme
 en
 espace
 de
 mémoire
 et
 de
 réinvention
 symbolique
 de
 la
 communauté.
 LaChance
 questionne
 par
 ailleurs
 le
sens
même
du
fait
de
témoigner
dans
un
contexte
d’exclusion,
de
même
que
le
 rôle
des
 intellectuels
 dans
le
recueil
du
témoignage.



Grâce
 à
 ces
 contributions,
 l'intention
 est
 de
 mieux
 comprendre
 le
 «
travail
 du
 témoignage
»
 dans
 différents
 contextes
 culturels.
 En
 effet,
 le
 témoignage,
 sorti
 des
 contextes
 de
 son
 expression
 juridique,
 mais
 quand
 même
 associé
 de
 près
 aux
 quêtes
 de
 droits
 de
 groupes
 minorisés
 ou
 minoritaires,
 de
 même
 qu'à
 certaines
 formes
 empruntées
par
l'exportation
de
projets
démocratiques,
ne
peut
qu'exiger
une
confrontation
aux
exigences
de
la
 culture.
La
culture,
nous
l'avons
conçue
aussi
bien
dans
ses
usages
les
plus
courants
(ex.
:
groupes
ethnoculturels),
 qu'à
 travers
 d'autres
 usages
 (culture
 nationale,
 culture
 institutionnelle,
 culture
 juridique).
 Il
 s’est
 agi
 de
 dénaturaliser
l'usage
du
témoignage
et
de
sa
relation
au
juridique
comme
moyen
et
preuve,
afin
de
prendre
acte
 de
l'ampleur
des
possibilités
expressives
qu'il
contient
lorsque
cette
dénaturalisation
est
rendue
possible.
Il
s’est
agi
 aussi
 de
 saisir
 son
 caractère
 relationnel
 et
 sa
 problématisation
 interculturelle
:
 il
 n'y
 a
 pas
 de
 témoignage
 sans


(10)

Francine
Saillant 8

relation,
puisque
 le
témoignage
se
fait
à
quelqu'un
 et
devant
quelqu'un.
Cette
relation,
lorsqu’elle
 implique
des
 sujets
ou
des
groupes
appartenant
à
diverses
cultures,
suppose
un
travail
de
la
culture,
des
cultures
en
cause,
bref,
 une
part
d'interculturalité.
L'interculturalité
non
pas
prise
au
sens
de
simple
rencontre,
mais
de
tensions
révélées
 par
la
confrontation
obligée
aux
différences,
au‐delà
du
fait
que
les
enjeux
de
ces
confrontations
soient
imprégnés
 des
bonnes
intentions,
celles
que
recèlent
en
principe
les
causes
du
droit
et
de
la
justice.


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(voir
le
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47(3),
485‐511.


(11)

ARTICLE
THÉMATIQUE

Témoigner.
Ensemble
au
cœur
de
l’adversité


Karoline
Truchon1
 


Résumé



Cet
article
esquisse
le
parcours
de
l’utilisation
du
témoignage
depuis
son
avènement
afin
de
mieux
saisir
et
d’ancrer
 historiquement
 et
 socialement
 la
 composante
 interrelationnelle
 intrinsèque
 du
 témoignage.
 Il
 montre
 que
 la
 compréhension
 de
 la
 définition
 et
 de
 l’utilisation
 du
 témoignage
 à
 travers
 le
 temps
 permet
 d’effectuer
 un
 déplacement
d’un
historique
du
témoignage
–
des
phases
répertoriées
pendant
des
périodes
historiques
données
 sur
 la
 manière
 de
 diffuser
 de
 la
 connaissance
 –
 à
 une
 éthique
 du
 témoignage
 –
 l’importance
 d’appréhender
 les
 manières
d’être
 en
relation
selon
les
périodes
où
se
vivent
les
témoignages.
Ainsi,
si
les
contextes
 et
 les
 enjeux
 diffèrent,
la
redéfinition
des
valeurs,
des
normes,
des
émotions
et
des
impacts
des
manières
d’entrer
en
relation
 autour
du
témoignage
constitue
une
des
composantes
transversales
du
témoignage
à
travers
l’espace‐temps.
Par
 ailleurs,
en
esquissant
la
genèse
de
la
relation
testimoniale
intersubjective,
nous
profilerons
également
celle
de
la
 relation
à
l’interculturalité
à
travers
les
époques;
d’un
communautarisme
protectionniste
nous
en
sommes,
nous
 décrirons,
maintenant
à
des
tentatives
de
communautés
élargies
solidaires
au
sein
desquelles
les
médias
de
masse
 et
sociaux
accentuent
cette
possibilité
«
d’être
en
relation
».

Rattachement
de
l’auteure


1Département
 d’anthropologie
 et
 Centre
 interuniversitaire
 d’Études
 sur
 les
 Lettres,
 les
 Arts
 et
 les
 Traditions
 (CÉLAT),
Université
Laval,
Québec,
Canada


Correspondance


[email protected]Mots
clés


Témoignage;
intersubjectivité;
souffrance
sociale;
médias
de
masse;
médias
sociaux

 Pour
citer
cet
article
:



Truchon,
K.
(2011).
Témoigner.
Ensemble
au
cœur
de
l’adversité.
Alterstice,
1(2),
9‐22.

(12)

Karoline
Truchon 10


Introduction


Cet
article
esquisse
le
parcours
de
l’utilisation
du
témoignage
depuis
son
avènement
afin
de
mieux
saisir
et
ancrer
 historiquement
 et
 socialement
 la
 composante
 interrelationnelle
 du
 témoignage1.
 Il
 montre
 que
 la
 définition
 et
 l’utilisation
 du
 témoignage
 à
 travers
 le
 temps
 permettent
 d’effectuer
 un
 déplacement
 d’un
 historique
 du
 témoignage
–
des
phases
répertoriées
pendant
des
périodes
sur
la
manière
de
diffuser
de
la
connaissance
–
à
une
 éthique
 du
 témoignage
 –
 l’importance
 d’appréhender
 les
 manières
 d’être
 en
 relation
 selon
 les
 périodes
 où
 se
 vivent
les
témoignages.
Ainsi,
si
les
contextes
et
les
enjeux
diffèrent,
la
redéfinition
des
valeurs,
des
normes,
des
 émotions
et
des
impacts
des
manières
d’entrer
en
relation
autour
du
témoignage
constitue
une
des
composantes
 transversales
du
témoignage
à
travers
l’espace‐temps.



Notre
 propos
 ici
 sera
 d’étayer,
 dans
 un
 premier
 temps,
 les
 caractéristiques
 intersubjectives
 de
 la
 relation
 testimoniale
 manifestée
pendant
la
période
médiévale
 et,
 dans
un
deuxième
temps,
de
montrer
 comment
cette
 intersubjectivité
 relationnelle
 s’est
 transformée
 entre
 la
 Deuxième
 Guerre
 mondiale
 et
 maintenant.
 Nous
 proposerons
donc,
avec
une
relecture
de
textes
que
nous
considérons
fondateurs
dans
l’étude
du
témoignage,
que
 celui‐ci
 est
 intrinsèquement
 interrelationnel
 peu
 importe
 les
 moments
 où
 il
 est
 vécu
 et
 que
 les
 manières
 de
 le
 mettre
en
place
et
en
scène
dans
les
espaces
publics
éclairent
les
arrières
plans
normatifs
sociaux
en
vigueur
au
 moment
où
il
est
vécu.
Et
un
de
ces
arrières
plans
normatifs
est
la
manière
de
vivre
ensemble
différents
aspects
 culturels
au
sein
de
nos
sociétés.
Ainsi,
 en
 esquissant
 la
 genèse
de
la
relation
testimoniale
intersubjective,
nous
 profilerons
 également
 celle
 de
 la
 relation
 à
 l’interculturalité
 à
 travers
 les
 époques
:
 d’un
 communautarisme
 protectionniste
 nous
 en
 sommes
 maintenant
 à
 des
 tentatives
 de
 communautés
 élargies
 solidaires
 au
 sein
 desquelles
les
médias
de
masse
et
sociaux
accentuent
cette
possibilité
«
d’être
en
relation
».


Le
témoignage
au
Moyen
Âge
:
les
prémisses
de
l’intersubjectivité
intrinsèque
de
la
relation
 testimoniale


Dans
 un
 article
 des
 plus
 stimulants,
The
 Ethics
 of
 Testimony
:
 A
 Genealogical
 Perspective,
 Andrea
 Frisch
 (2004)
 montre
que
la
genèse
du
témoignage
s’avère
plus
complexe
que
de
seulement
insister
sur
l’émergence
du
témoin
 oculaire
:
être
témoin,
c’est
beaucoup
plus
que
posséder
une
expérience
de
la
connaissance
de
première
main;
être
 témoin,
 c’est
 aussi
 participer
 au
 développement
 d’une
 éthique
 intersubjective
 et
 dialogique.
 Si
 les
 formes
 testimoniales
 pré‐modernes
 et
 modernes
 offrent
 des
 alternatives
 à
 ce
 que
 Frisch
 (2004)
 appelle
 le
 «
paradigme
 épistémique
 du
 témoignage
»
 contemporain,
 ces
 alternatives
 semblent
 avoir
 été
 oubliées
 de
 nos
 jours
 au
 profit
 d’un
 contexte
 intellectuel
 souscrivant
 au
 modèle
 cartésien
 qui
 anticipe
 le
 sujet
 comme
 une
 personne
 dont
 l’existence
 est
 fondée
 sur
 ses
 capacités
 et
 propriétés
 épistémiques
 et
 au
 sein
 duquel
 le
 témoignage
 est
 principalement
un
discours
sur
la
connaissance.


Un
examen
attentif
des
conditions
de
production
du
témoignage
dans
la
jurisprudence
médiévale
montre
une
 autre
manière
d’appréhender
le
rôle
du
témoin
et
l’acte
de
témoigner.
Cette
incursion
permet
d’entrevoir
l’ethos
 intersubjectif
du
témoin
et
la
relation
éthique
du
témoignage
avec
l’environnement
social
où
celui‐ci
est
activé.
Au
 16e
siècle,
les
enjeux
relatifs
à
la
position
de
témoin
existaient
dès
l’instant
du
témoignage,
pas
au
moment
où
le
 témoin
aurait
eu
connaissance
de
ce
qu’il
va
témoigner.
Le
témoin
est
alors
une
personne
qui
dépose
une
preuve,
 pas
un
individu
qui
a
été
dans
une
position
de
vivre,
voir,
entendre,
ressentir
ou
sentir
cette
preuve
(Frisch,
2004).


Le
témoin
en
période
médiévale,
contrairement
au
précepte
qui
exige
au
témoin
contemporain
de
témoigner
de
la
 vérité,
d’être
objectif
sur
 ce
qu’il
a
vu,
entendu,
 ressenti,
 de
rendre
le
perfecta
scientia
(Derrida,
 cité
par
 Frisch,
 2004),
est
appelé
à
témoigner
justement
quand
les
faits
sont
incertains
et
qu’aucune
confession
n’a
été
obtenue
de
 l’accusé.
 Le
 témoignage
 demandé
 au
 témoin
 en
 période
 médiévale
 n’est
 pas
 tenu
 d’exemplarité
 ni
 d’universalisation;
il
est
une
énonciation
de
l’éthos
du
témoin,
une
éthique
qui
est
en
elle‐même
intersubjective
car


1
 Ce
 texte
 présente
 une
 partie
 des
 réflexions
 proposées
 pendant
 le
 séminaire
 «
 Droits
 humains
 et
 témoignages
 dans
 les
 organisations
 humanitaires
 au
 Canada
 et
 au
 Québec
 »,
 tenu
 à
 Montréal
 en
 mai
 2010,
 dans
 le
 cadre
 du
 projet
 de
 recherche


«
Droits
et
témoignages
»
dirigé
par
Francine
Saillant
et
financé
par
le
CRSH.
Je
remercie
chaleureusement
Francine
Saillant
pour
 cet
espace
de
réflexion
et
d’interactions
ainsi
que
le
CRHS,
le
FQRSC
et
le
CELAT
qui
ont
contribué
à
financer
mes
travaux
sur
le
 témoignage
et
le
vivre‐ensemble.


(13)

Témoigner.
Ensemble
au
cœur
de
l’adversité
 11


ce
qui
est
recherché,
c’est
un
consensus
social
pour
régler
des
situations
problématiques,
pas
la
consolidation
de
 faits
autour
de
ces
situations
dérangeantes
(Frisch,
2004).



Par
conséquent,
témoigner
en
contexte
médiéval
ne
dérivait
pas
d’une
connaissance
objective
des
faits,
mais
 s’édifiait
comme
acte
éthique
procédant
d’une
relation
de
solidarité
où
celle‐ci
constituait
précisément
le
contenu
 du
témoignage.
Le
témoin
n’est
pas
le
seul
auteur
responsable
de
son
témoignage.
Il
s’insère
dans
une
dynamique
 relationnelle
 réunissant,
 notamment,
 le
 plaignant
 et
 l’accusé
 qui,
 par
 leurs
 relations,
 contribuent
 à
 créer
 les
 paramètres
de
l’espace
testimonial
du
conflit
à
régler.
Frisch
(2004)
souligne
que
«
[i]n
the
folklaw
context,
there
is
 no
such
thing
as
bearing
witness
tout
court;
rather
one
always
bears
witness
to
someone
»
(p.
47).
Le
témoignage
 en
période
médiévale
s’avérait
donc
une
réponse
partagée
qui
devenait
possible
quand
le
témoin
existait
déjà
aux
 yeux
 des
 autres
 membres
 de
 la
 communauté,
 peu
 importe
 qu’il
 ait
 réellement
 ou
 non
 en
 sa
 possession
 des
 éléments
formels
de
preuve
(Frisch,
2004).
Ainsi,
pour
agir
comme
témoin,
à
titre
de
membre
d’une
communauté
 éthique,
 le
 témoin
 en
 contexte
 médiéval
 comprenait
 et
 acceptait
 qu’il
 devait
 son
 existence
 aux
 autres
 (Frisch,
 2004).


Les
exemples
du
procès
de
Frédégonde
et
des
écrits
du
voyageur
Bartolomé
de
Las
Casas
illustrent,
d’une
part,
 l’intersubjectivité
de
la
relation
testimoniale
et,
d’autre
part,
l’importance
d’avoir
la
permission
de
témoigner
des
 autres
 membres
 de
 la
 relation
 testimoniale.
 Le
 procès
 de
 la
 reine
 Frédégonde,
 accusée
 d’avoir
 eu
 des
 relations
 adultères
desquelles
serait
né
son
fils,
est
un
cas
documenté
dans
la
littérature
judiciaire
de
la
France
pré‐moderne
 et
du
début
de
la
modernité.
Ces
 écrits
relatent
que
cette
accusation
a
été
réfutée
par
les
témoignages
de
trois
 évêques
et
trois
cents
seigneurs
de
sa
cour.
Ces
individus
n’ont
pas
témoigné
avec
une
connaissance
de
première
 main
sur
les
circonstances
exactes
de
la
conception
de
son
fils
et
Frédégonde
n’a
pas
sélectionné
ces
témoins
parce
 qu’ils
connaissaient
le
statut
biologique
de
son
fils
avec
certitude.
Ces
témoins
ont
témoigné,
non
pas
parce
qu’ils
 pouvaient
 attester
 connaître
 les
 circonstances
 de
 la
 conception
 de
 son
 fils,
 mais
 parce
 qu’ils
 croyaient
 en
 elle
 (Frisch,
 2004).
 Cet
 exemple
 montre
 la
 relation
 éthique
 et
 non
 épistémique
 du
 témoin
 envers
 la
 personne
 à
 qui
 s’adresse
 le
 témoignage.
 Les
 témoins
 ont
 témoigné
 en
 solidarité
 à
 Frédégonde
 et
 n’offraient
 pas
 de
 preuves
 à
 propos
de
l’accusation
portée
contre
elle
(Frisch,
2004).



Un
passage
de
l’ouvrage
de
Las
Casas,
Historia
de
las
Indias,
est
tout
aussi
éclairant
sur
cette
relation
éthique.


Afin
de
prouver
que
Christophe
Colomb
avait
effectivement
été
le
premier
Européen
à
découvrir
le
Golf
de
Paria
 (sur
la
côte
de
Trinidad),
Las
Casas
écrit
:



And
the
latter
is
proved
[…]
that
[Columbus]
was
the
first
to
discover
Paria
[…]
and
his
son
the
Admiral
Don
Diego
has
proved
 this
with
sixty
earwitnesses
and
twenty‐five
eyeswitnesses.
[…]
He
proved,
likewise,
that
since
[Columbus]
discovered
these
 Indies
and
islands
[…]
before
anyone
else,
others
who
discovered
lands
were
inspired
to
go
on
voyages
of
discovery.
[…]
This
 he
proves
with
sixteen
earwitnesses
and
with
forty‐one
who
believe
it
and
with
twenty
two
who
know
it
and
with
thirteen
 who
affirm
that
he
was
the
first
to
discover
these
lands,
and
for
this
reason
they
believe
it.
(cité
par
Frisch,
2004,
p.
40‐41)
 À
 propos
 de
 cette
 reconnaissance
 des
 capacités
 d’être
 témoin
 dans
 l’argumentation
 de
 Las
 Casas,
 Frisch
 (2004)
 souligne
 trois
 éléments.
 En
 premier
 lieu,
 elle
 relève
 l’incongruité
 de
 l’amalgamation
 des
 témoins
 auditifs
 et
 des


«
croyants
sans
preuve
»
aux
témoins
visuels.
Ensuite,
elle
remet
en
question
la
stratégie
utilisée
par
Las
Casas
qui
 décide
 de
 mentionner
 en
 premier
 les
 résultats
 du
 sondage
 de
 Don
 Diego
 en
 raison
 du
 nombre
 de
 personnes
 appelées
à
témoigner
plus
élevé
que
dans
ses
propres
analyses,
quantité
qui
rendait
ainsi
l’analyse
plus
sérieuse.


Finalement,
et
de
manière
plus
importante
soutient‐elle,
le
fait
d’avoir
ajouté
une
catégorie
distincte
de
«
témoins
 qui
savent
»
que
Colomb
a
été
le
premier
Européen
a
découvrir
le
Nouveau
Monde
implique
que
la
connaissance
 n’était
 pas
 une
 donnée
 essentielle
 au
 témoignage.
 La
 combinaison
 de
 ces
 trois
 éléments
 expose
 l’idée
 que
 la
 croyance
des
témoins
de
Las
Casas
à
l’égard
de
Colomb
ne
réfère
pas
à
une
expérience
antérieure
mais
plutôt
que
 ces
témoins
performent
cette
croyance
dans
l’acte
de
témoigner
(bearing
witness)
(Frisch,
2004).


En
 résumé
 de
 cette
 section
 sur
 les
 propriétés
 intersubjective
 du
 témoignage
 pendant
 l’époque
 médiévale,
 réitérons
que
l’individu
considéré
comme
témoin
n’était
pas
appelé
à
s’exprimer
à
la
première
personne
pour
livrer
 ce
qu’il
avait
vécu,
vu,
entendu,
touché,
senti
ou
ressenti.
Il
répondait
à
une
manière
d’entrer
en
relation
qui
était
 éminemment
dialogique.
Cette
forme
de
témoignage
supposait
une
conceptualisation
différente
de
l’individu
isolé


(14)

Karoline
Truchon 12


qui
 témoigne
 à
 partir
 de
 sa
 propre
 personne,
 figure
 qui
 alimente
 plusieurs
 discussions
 contemporaines
 sur
 le
 témoin,
 le
 témoignage
 et
 l’acte
 de
 témoigner
 (Frisch,
 2004).
 La
 prémisse
 dialogique
 du
 témoignage
 en
 période
 médiévale
impliquait
toujours
des
relations
entre
des
personnes,
jamais
des
sujets
individualisés
éloignés
les
uns
 des
 autres.
 Cette
 prémisse
 rendait
 le
 témoignage
 fondamentalement
 éthique.
 En
 problématisant
 la
 question
 du
 témoignage
 comme
 une
 expérience
 épistémique
 individuelle,
 les
 théoriciens,
 tel
 Jacques
 Derrida,
 omettent
 la
 qualité
 fondatrice
 éthique
 du
 témoignage,
 qualité
 qui
 le
 distingue
 d’autres
 formes
 de
 discours
 purement
 épistémiques.
Frisch
(2004)
n’infère
pas
que
Derrida
ne
reconnaissait
pas
la
dimension
éthique
du
témoignage.
Elle
 déduit
plutôt
que
pour
ce
dernier,
ainsi
que
pour
plusieurs
de
ses
contemporains,
«
ethics
seems
to
derive
from,
 rather
than
precede,
both
epistemology
and
ontology

»
(Frisch,
2004,
p.
49
[c’est
nous
qui
soulignons]).



De
plus,
Frisch
affirme
que
si
 l’acte
de
témoigner
continue
à
être
 conçu
comme
une
manière
d’obtenir
de
 la
 connaissance
 et
 que
 le
 témoignage
 devient
 un
 mode
 de
 communication
 de
 cette
 connaissance,
 l’incapacité
 de
 savoir
 réellement,
 une
 incapacité
 que
 nous
 savons
 pouvoir
 être
 présente
 à
 chaque
 moment
 de
 la
 relation
 testimoniale,
 rendra
 le
 témoignage
 tout
 simplement
 impossible.
 Pour
 l’auteure,
 «
[w]hat
 pre‐modern
 history
 teaches
us,
[…],
is
that
it
is
possible
to
approach
testimony
in
profoundly
ethical
terms,
and
to
construe
the
witness
 as
a
quintessentially
second
person
–
not
so
much
as
a
subject
but
as
an
intersubject
»
(Frisch,
2004,
p.
53
[c’est
 nous
 qui
 soulignons]).
 Ce
 postulat
 théorique
 est
 prometteur
 pour
 la
 suite
 de
 notre
 réflexion.
 Toutefois,
 il
 faut
 reconnaître
que,
pendant
la
période
médiévale,
il
n’est
point
question
de
ce
que
nous
nommons
«
interculturalité
 en
 action
»,
 mais
 bien
 d’un
 communautarisme
 protectionniste
 qui
 gère
 sa
 différence
 à
 l’intérieur
 même
 de
 sa
 communauté
et
non
entre
les
différentes
communautés.
L’interculturalité
en
action
se
révèle
et
se
déploie
au
cours
 des
prochaines
périodes
du
témoignage
contemporain
que
nous
étudierons
dans
la
prochaine
section.


Le
témoignage
de
1940
à
maintenant
:
genèse
des
transformations
des
manifestations
de
 l’intersubjectivité
testimoniale


Nous
 venons
 de
 recenser
 les
 éléments
 qui
 amènent
 la
 condition
 d’énonciation
 d’une
 éthique
 intersubjective
 du
 témoignage
en
contexte
médiéval
:
transcender
le
paradigme
du
témoin
oculaire
qui
a
vécu
une
situation
donnée,
 et
 donc
 posséderait
 une
 connaissance
 objective
 de
 la
 réalité
 l’autorisant
 à
 parler
 à
 la
 première
 personne,
 pour
 laisser
émerger
un
modèle
dialogique
où
le
témoin,
caractérisé
par
sa
position
de
deuxième
personne
qui
fait
de
lui
 un
 «
intersujet
»,
 est
 en
 relation
 constante
 avec
 les
 personnes
 de
 son
 entourage
 en
 formant
 une
 relation
 de
 solidarité
 d’où
 découle
 une
 réponse
 partagée
 par
 le
 témoignage.
 Cette
 condition,
 quoique
 non
 explicitement
 soulignée
 dans
 les
 écrits
 contemporains
 traitant
 de
 la
 question
 du
 témoignage,
 est
 pourtant
 présente
 depuis
 l’avènement
 du
 témoignage
 de
 masse
 amorcée
 par
 les
 survivants
 de
 la
 Shoah.
 D’un
 devoir
 de
 mémoire,
 à
 un
 étalage
intime
de
la
souffrance,
à
une
mise
en
scène
commune
du
témoignage,
l’éthos
intersubjectif
de
la
relation
 testimoniale
se
confirme,
se
raffine
et
se
redéfinit
depuis
la
Deuxième
Guerre
mondiale.
Le
témoin,
pour
diffuser
 son
témoignage
dans
l’espace
public,
est
depuis
toujours
tributaire
de
la
reconnaissance
arbitraire
de
ses
pairs
et
 de
personnes
qui
semblent,
de
prime
abord,
extérieures
à
sa
réalité
empirique.



Le
témoignage
pendant
la
Deuxième
Guerre
mondiale
et
l’après‐guerre
:
la
Shoah
et
le
devoir
de
 mémoire


Au
 sortir
 de
 la
 Deuxième
 Guerre
 mondiale,
 les
 survivants
 de
 la
 Shoah
 entament
 le
 développement
 de
 ce
 qu’Annette
 Wieviorka
 nomme
 le
 «
modèle
 de
 la
 construction
 du
 témoignage
»
 (1998).
 Pour
 ces
 survivants,
 le
 témoignage
est
une
réaction
contre
l’Histoire
écrite
par
les
vainqueurs
et
un
legs,
d’abord
pour
ceux
qui
n’ont
pas
 survécu
au
génocide
et,
éventuellement,
pour
les
descendants
des
survivants
de
cette
tragédie.
Le
besoin
impératif
 de
témoigner
s’est
manifesté
quand
les
gens
vivant
dans
les
ghettos
ont
eu
le
pressentiment
qu’«
[i]l
n’y
aura[it]


aucun
 héritier
 ni
 aucune
 mémoire
»
 (Borwicz,
 cité
 par
 Wieviorka
 1998,
 p.
34).
 Écrire
 devint
 à
 ce
 moment
 «
un
 besoin
 vital
 de
 garder
 la
 trace
 d’événements
 qui
 défient
 l’imagination
 et
 […]
 de
 s’assurer
 l’immortalité
»
 (Wieviorka,
1998,
p.
34).
Les
survivants
souhaitaient
«
témoigner
d’un
monde
englouti
»
(Wieviorka,
1998)2.


2
«
Témoigner
 d’un
monde
englouti
»
est
le
 premier
 grand
 ensemble
 de
trois
 ensembles
de
 figures
 de
témoins
présentés
 par
 Annette
Wieviorka
dans
son
ouvrage
de
référence,
L’ère
du
témoin
(1998).


Figure

Tableau
 1
:
 Nombre
 de
 décisions
 positives
 et
 négatives
 et
 taux
 d’acceptation
 d’un
 échantillon
 de
 17
%
 des
 membres
de
la
CISR



Referencias

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