La Formation :
un facteur clé du développement rural.
Jean-Louis ICHARD
ADVERTIMENT. La consulta d’aquesta tesi queda condicionada a l’acceptació de les següents condicions d'ús: La difusió d’aquesta tesi per mitjà del servei TDX (www.tesisenxarxa.net) ha estat autoritzada pels titulars dels drets de propietat intel·lectual únicament per a usos privats emmarcats en activitats d’investigació i docència. No s’autoritza la seva reproducció amb finalitats de lucre ni la seva difusió i posada a disposició des d’un lloc aliè al servei TDX. No s’autoritza la presentació del seu contingut en una finestra o marc aliè a TDX (framing). Aquesta reserva de drets afecta tant al resum de presentació de la tesi com als seus continguts. En la utilització o cita de parts de la tesi és obligat indicar el nom de la persona autora.
ADVERTENCIA. La consulta de esta tesis queda condicionada a la aceptación de las siguientes condiciones de uso: La difusión de esta tesis por medio del servicio TDR (www.tesisenred.net) ha sido autorizada por los titulares de los derechos de propiedad intelectual únicamente para usos privados enmarcados en actividades de investigación y docencia. No se autoriza su reproducción con finalidades de lucro ni su difusión y puesta a disposición desde un sitio ajeno al servicio TDR. No se autoriza la presentación de su contenido en una ventana o marco ajeno a TDR (framing). Esta reserva de derechos afecta tanto al resumen de presentación de la tesis como a sus contenidos. En la utilización o cita de partes de la tesis es obligado indicar el nombre de la persona autora.
WARNING. On having consulted this thesis you’re accepting the following use conditions: Spreading this thesis by the TDX (www.tesisenxarxa.net) service has been authorized by the titular of the intellectual property rights only for private uses placed in investigation and teaching activities. Reproduction with lucrative aims is not authorized neither its spreading and availability from a site foreign to the TDX service.
Introducing its content in a window or frame foreign to the TDX service is not authorized (framing). This rights affect to the presentation summary of the thesis as well as to its contents. In the using or citation of parts of the thesis it’s obliged to indicate the name of the author.
- 1 -
Université Internationale de Catalogne Faculté d’Éducation
LA FORMATION :
UN FACTEUR CLÉ DU DÉVELOPPEMENT RURAL
____________________________________________
Analyse des raisons qui ont conduit l’agriculture française à un développement exceptionnel de 1945 à 1975.
Peut-on en tirer des enseignements pour le développement rural dans d’autres pays du monde ?
Jean-Louis ICHARD
Thèse de doctorat dirigée par le Dr Pere Puig i Calvó
Barcelona, décembre 2015
« Là où se trouve une volonté, il existe un chemin ! » Winston Churchill
TABLE DES MATIÈRES
TABLE DES MATIÈRES ... - 5 -
I NTRODUCTION
INTRODUCTION ... - 15 -1. JUSTIFICATION DE LA RECHERCHE ... - 17 -
2. CADRE GENERAL DE LA RECHERCHE ... - 19 -
2.1. OBJECTIFS ET HYPOTHESES ... - 19 -
2.2. FONDEMENT METHODOLOGIQUE ... - 19 -
2.3. STRUCTURE DE LA RECHERCHE ... - 21 -
2.4. SCHEMA DU CADRE THEORIQUE ... - 24 -
P REMIERE PARTIE
ÉVOLUTION DE L’AGRICULTURE FRANÇAISE DE 1914 A 1974 ... - 25 -1. INTRODUCTION ... - 27 -
1.1. LES CATALYSEURS DE L’EVOLUTION AGRICOLE FRANÇAISE ... - 27 -
1.2. LES OUTILS DE CETTE EVOLUTION ... - 28 -
1.3. MAIS CETTE EVOLUTION N’A PAS ETE QU’AGRICOLE ... - 28 -
1.4. LES POINTS CLES DE L’EVOLUTION QUE NOUS ALLONS ANALYSER ... - 29 -
2. L’AGRICULTURE DANS L’ECONOMIE NATIONALE ... - 31 -
2.1. JUSQU’A LA PREMIERE GUERRE MONDIALE, LA FRANCE SE SUFFIT A ELLE-MEME .... - 31 -
2.1.1. Tandis que nos voisins ont de meilleurs résultats ... - 32 -
2.1.2. L’agriculture française garde une organisation sociale originale ... - 36 -
2.2. LA GUERRE CHANGE LE PARADIGME ... - 37 -
2.2.1. Personne ne croit que la guerre va durer ... - 37 -
2.3. NOURRIR LA FRANCE EN PERIODE DE GUERRE ... - 39 -
2.3.1. La hausse des importations de céréales pallie la baisse de production nationale .... - 39 -
2.3.2. Les importations de viande congelée préservent le cheptel et régulent le marché ... - 40 -
2.3.3. Seuls les producteurs de vin font face à la hausse de consommation ... - 40 -
2.3.4. L’inflation contrecarre les bénéfices agricoles ... - 41 -
2.4. NECESSITE D’AMELIORER L’APPAREIL DE PRODUCTION ... - 41 -
2.5. LES LIMITES DU SYSTEME D’AVANT-GUERRE ... - 43 -
2.5.1. Il faut intensifier la production, mais comment ? ... - 43 -
2.5.2. L’industrie propage la consommation des engrais ... - 45 -
2.5.5. Le négoce traditionnel joue contre son camp ... - 50 -
2.5.6. L’incapacité à se relever de la guerre est sanctionnée par la crise ... - 52 -
2.6. LA DEUXIEME GUERRE MONDIALE PROVOQUE UNE RUPTURE TECHNIQUE ET ECONOMIQUE- 54 - 2.6.1. L’édifice social est ébranlé, le système économique se rompt ... - 54 -
2.6.2. Les moyens de production se font rares ... - 55 -
2.6.3. L’heure des changements sonne ! ... - 56 -
2.6.4. Nécessité de s’ouvrir au monde ... - 59 -
2.7. LE PROGRES ET SES REVERS ... - 62 -
2.7.1. Un essor spectaculaire des productions ... - 62 -
2.7.2. La France peut enfin exporter, mais grâce aux aides de l’État ! ... - 63 -
2.7.3. Le développement de l’aviculture rend le pays dépendant des importations .... - 65 -
2.7.4. Le lait est contraint à la modernisation ... - 68 -
2.7.5. Les crises obligent la production de vin et de fruits à s’adapter ... - 69 -
2.7.6. L’avènement de la productivité et des rendements... - 70 -
2.7.7. Les cadences s’accélèrent ... - 73 -
2.7.8. Des résultats obtenus « à la force du poignet » ... - 77 -
3. FAMILLE ET EXPLOITATION : L’EXPLOITATION SE RESSERRE AUTOUR DU COUPLE . - 79 - 3.1. LES FEMMES S’AFFIRMENT ... - 79 -
3.1.1. L’heure des femmes sonne ! ... - 79 -
3.1.2. Femmes « gardiennes » du foyer et de l’exploitation ... - 80 -
3.1.3. La « promotion » des femmes ... - 82 -
3.1.4. La famille joue un rôle de mutuelle ... - 84 -
3.1.5. Droit d’aînesse ou égalitarisme ? ... - 85 -
3.2. LE TRIOMPHE DE L’EXPLOITATION FAMILIALE ... - 88 -
3.2.1. « À chaque famille son exploitation » ... - 88 -
3.2.2. La terre se libère ... - 89 -
3.2.3. Les mille visages de l’exploitation agricole ... - 91 -
3.2.4. Signes d’aisance ... - 92 -
3.2.5. La Seconde Guerre mondiale affecte davantage les villes que les campagnes ... - 95 -
3.3. DE L’EXPLOITATION FAMILIALE A L’ENTREPRISE INDIVIDUELLE ... - 96 -
3.3.1. La propriété, un droit d’entrée dans la profession ... - 96 -
3.3.2. Forces et faiblesses de l’exploitation familiale... - 99 -
3.3.3. Grands et petits, modernes et traditionnels, sont souvent complémentaires .... - 101 -
3.4. L’EMANCIPATION DU COUPLE ... - 103 -
3.4.1. La composition traditionnelle du groupe familial se disloque ... - 103 -
3.4.2. L’accession des jeunes au statut de chef d’exploitation ... - 104 -
3.4.3. La femme revendique son autonomie ... - 107 -
3.4.4. Un contexte difficile pour l’émancipation du couple ... - 109 -
4. LE VILLAGE S’URBANISE, LA VIE RURALE SE REORGANISE ... - 113 -
4.1. LE PAYSAN CONTRAINT DE RESTER SEUL AU VILLAGE ... - 113 -
4.1.1. La consécration de « l’exploitant » ... - 113 -
4.1.2. La vie sociale du village réduite à peau de chagrin ... - 115 -
4.1.3. Les villages inexorablement voués à l’agriculture ... - 116 -
4.2. LE VILLAGE ENTRE DANS LA MODERNITE ... - 118 -
4.2.1. Fêtes et coutumes en déclin ... - 118 -
4.2.2. Le travail « désacralisé » ... - 119 -
4.2.3. La naissance d’une nouvelle vie sociale autour du travail ... - 120 -
4.2.4. L’animation culturelle exemplaire de la JAC ... - 123 -
4.3. LE VILLAGE FAIT PEAU NEUVE ... - 125 -
4.3.1. Le village rural en mutation profonde ... - 125 -
4.3.2. La réorganisation institutionnelle ... - 127 -
4.3.3. Le village s’urbanise ... - 129 -
4.3.4. Le village redevient un recours ... - 130 -
5. UNITE SYNDICALE, PLURALITE POLITIQUE ... - 133 -
5.1. LA NAISSANCE DU MOUVEMENT PROFESSIONNEL ... - 133 -
5.1.1. À l’aube des organisations professionnelles agricoles... - 133 -
5.1.2. L’unité conflictuelle ... - 135 -
5.1.3. Les paysans, la politique et les syndicats ... - 136 -
5.1.4. Les paysans et la politique ne font pas bon ménage ... - 137 -
5.1.5. Le syndicalisme ouvrier agricole à la peine ... - 141 -
5.1.6. Une expérience innovante ... - 143 -
5.2. NI LIBERALISME NI SOCIALISME ... - 145 -
5.2.1. Tendances et organisations ... - 148 -
5.2.2. Le régime de Vichy (1940-1944) ou le triomphe de l’idéologie agrarienne.... - 151 -
5.2.3. Dérive de l’autorité de l’État ... - 152 -
5.3. DE LA REVOLUTION NATIONALE A LA REVOLUTION SILENCIEUSE ... - 153 -
5.3.1. L’unité professionnelle ... - 154 -
5.3.2. Apolitisme et unité ... - 157 -
5.3.3. Les Jeunes Agriculteurs ... - 159 -
5.4. L’UNITE PAYSANNE : DU MYTHE A LA REALITE ... - 163 -
5.4.1. Unité professionnelle et collaboration politique mises à l’épreuve ... - 163 -
5.4.3. La défense de l’agriculture intermédiaire : naissance d’un syndicat
d’opposition sociale ... - 169 -
6. L’ÉTAT ET LES POLITIQUES AGRICOLES ... - 172 -
6.1. LES OBJECTIFS DE LA POLITIQUE AGRICOLE ... - 172 -
6.1.1. La production, l’épargne, l’emploi ... - 172 -
6.1.2. La dépendance vis-à-vis du pouvoir politique ... - 174 -
6.2. AVANTAGES ET LIMITES DU LIBERALISME ... - 174 -
6.2.1. Bilan de la politique agricole en 1918 : les agriculteurs ont répondu à l’attente des pouvoirs publics ... - 174 -
6.2.2. La consécration de l’exploitation familiale comme base du développement .. - 178 -
6.3. LE ROLE DE L’ÉTAT DANS LES POLITIQUES AGRICOLES ... - 184 -
6.3.1. Le Front populaire et la question paysanne ... - 184 -
6.3.2. La politique agricole en période d’occupation allemande ... - 187 -
6.3.3. La Quatrième République : de la pénurie à l’abondance ... - 189 -
6.4. LA POLITIQUE AGRICOLE DE MODERNISATION ... - 194 -
6.4.1. Genèse d’une politique ... - 194 -
6.4.2. Les objectifs de la politique de modernisation ... - 196 -
6.4.3. Bilan d’une politique ... - 205 -
7. CONCLUSION ... - 211 -
D EUXIEME PARTIE
L’ENSEIGNEMENT AGRICOLE EN FRANCE : PLUS DE 150 ANS D’HISTOIRE ... - 217 -1. INTRODUCTION ... - 219 -
1.1. ÉVOLUTION HISTORIQUE ... - 219 -
1.1.1. Les paysans au milieu du 19ème siècle ... - 220 -
1.1.2. L’image du paysan ... - 222 -
1.1.3. La nécessité de l’instruction ... - 223 -
2. LES DEBUTS DE L’ENSEIGNEMENT AGRICOLE ... - 224 -
2.1. LE PASSAGE D’UNE TRADITION ORALE A UN APPRENTISSAGE EXPERIENTIEL ... - 224 -
2.2. UN BILAN TRES MITIGE ... - 229 -
3. LA NAISSANCE OFFICIELLE DE L’ENSEIGNEMENT AGRICOLE (1848) ... - 230 -
3.1. UNE LOI POUR L’ENSEIGNEMENT AGRICOLE (LOI DU 3 OCTOBRE 1848) ... - 230 -
3.1.1. La création des fermes-écoles ... - 231 -
3.1.2. La création des écoles régionales d’agriculture... - 232 -
3.1.3. La création de l’Institut national agronomique ... - 233 -
4. REMISES EN CAUSE, TRANSFORMATIONS ET CONSOLIDATIONS (1848-1918) ... - 235 -
4.1. LE SECOND EMPIRE A UNE AUTRE CONCEPTION DE L’ENSEIGNEMENT AGRICOLE (1852-1870) - 235 - 4.1.1. L’affaiblissement de l’enseignement professionnel agricole ... - 235 -
4.1.2. Changement de système d’enseignement de l’agriculture ... - 235 -
4.1.3. Des projets pour un enseignement agronomique de haut niveau ... - 236 -
4.1.4. Le ministère de l’Agriculture poursuit son aide financière ... - 237 -
4.1.5. Naissance de l’enseignement agricole privé ... - 237 -
4.1.6. Naissance de l’enseignement agricole privé de niveau supérieur ... - 239 -
4.1.7. Introduction de l’enseignement de l’agriculture dans l’enseignement général .. - 239 -
4.2. ESSOR DE L’ENSEIGNEMENT AGRICOLE DE 1870 A 1918, SOUS LA TROISIEME REPUBLIQUE- 241 - 4.2.1. Le développement de l’enseignement supérieur agricole ... - 241 -
4.2.2. Création d’un niveau moyen : écoles pratiques et premières écoles pour filles . - 243 - 4.2.3. Création de l’enseignement primaire et fondation de l’école laïque ... - 244 -
4.2.4. L’enseignement agricole et horticole entre dans les écoles normales d’instituteurs - 244 - 4.2.5. Éclosion de nouvelles formes d’enseignement professionnel agricole ... - 246 -
4.2.6. La rivalité entre l’Église et l’État puis la fondation des premiers syndicats accélère le mouvement de création ... - 249 -
5. REORGANISATIONS DE L’ENSEIGNEMENT ET MUTATIONS RURALES (1918-1960) ... - 251 -
5.1. REORGANISATION DE L’ENSEIGNEMENT PROFESSIONNEL AGRICOLE (LOI DU 2 AOUT 1918)- 251 - 5.1.1. Un enseignement de haut niveau et des formations pratiques ... - 251 -
5.1.2. Un enseignement supérieur féminin et des écoles ménagères ambulantes ... - 253 -
5.1.3. Un enseignement postscolaire agricole ... - 254 -
5.1.4. Création d’un apprentissage agricole et d’un brevet d’apprentissage ... - 256 -
5.1.5. Création des cours par correspondance ... - 257 -
5.1.6. Invention de la formation par alternance et création de la Maison Familiale Rurale .. - 258 -
5.2. REORGANISATION STRUCTURELLE DE L’ENSEIGNEMENT ET PROFONDES MUTATIONS .. - 258 -
5.2.1. Réorganisation structurelle sous le régime de Vichy (la loi de juillet 1941) ... - 258 -
5.2.2. Mutations du monde agricole et de l’enseignement sous la IVème République .. - 260 -
5.2.2.1. L’impossible réforme ... - 260 -
5.2.2.2. La scolarisation n’est pas à la hauteur des besoins du monde rural ... - 261 -
5.2.2.3. Les instituteurs assurent l’enseignement postscolaire et créent les CIVAM- 263 - 5.2.2.4. Le développement de l’enseignement agricole privé (UNEAP, UNMFR…)- 263 - 5.2.2.5. La formation continue prend de l’ampleur, car le niveau initial est bas .... - 264 -
6. NAISSANCE DE L’ENSEIGNEMENT AGRICOLE MODERNE (1960-1984)... - 266 -
6.1. UNE NOUVELLE LOI POUR L’ENSEIGNEMENT AGRICOLE (LOI DU 2 AOUT 1960) ... - 266 - 6.2. LE DECRET DU 20 JUIN 1961 : ASSURER LA TRANSITION ENTRE LE PASSE ET L’AVENIR - 268 -
6.3. LA LOI DE PROGRAMME DE 1962 : ORGANISER LES ETABLISSEMENTS D’ENSEIGNEMENT ... - 269 -
6.4. LE DECRET DU 30 AVRIL 1963 : L’ENSEIGNEMENT PRIVE PEUT ETRE AIDE PAR L’ÉTAT - 270 - 6.5. LE SYNDICALISME AGRICOLE S’ENGAGE DANS LA MODERNISATION DE L’AGRICULTURE .. - 270 -
6.5.1. Développement d’un enseignement fondé sur la production ... - 270 -
6.5.2. Nouveaux diplômes, nouvelles options, promotion sociale pour les adultes .. - 271 -
6.5.3. La fin des instituteurs ... - 271 -
6.5.4. Les dirigeants agricoles, issus de la JAC, soutiennent l’enseignement privé .. - 272 -
6.5.5. Former des cadres pour l’agriculture et des enseignants agricoles ... - 273 -
6.5.6. L’enseignement agricole a dû s’adapter aux réformes de l’Éducation nationale .. - 274 -
6.5.7. L’enseignement privé offre des solutions alternatives (MFR, UNREP…) ... - 275 -
6.5.8. L’enseignement privé obtient les mêmes conditions financières que le public... - 276 -
6.5.9. Le ministère de l’Agriculture devient le leader de la formation agricole ... - 276 -
7. NECESSAIRE ADAPTATION AUX NOUVELLES ATTENTES SOCIETALES (1984-2014) .. - 277 -
7.1. LES LOIS ROCARD : LE TEMPS DE LA RENOVATION (LOIS DE 1984) ... - 277 -
7.1.1. Orienter l’enseignement vers le « produire mieux » au lieu du « produire plus » - 277 - 7.1.2. Les lois de 1984 : rénover l’enseignement et les relations entre l’État et le privé - 277 - 7.1.3. L’établissement, élément central du système éducatif ... - 278 -
7.1.4. Transfert de compétences financières et d’actions de formation aux Régions ... - 279 -
7.1.5. Ouverture, recherche pédagogique, mise en réseau, référentiels éducatifs ... - 279 -
7.1.6. Tout l’enseignement supérieur a une mission de service public ... - 281 -
7.2. LA SOCIETE EVOLUE, L’ENSEIGNEMENT S’ADAPTE…(1998-2014) ... - 281 -
7.2.1. Mutations sociologiques et économiques profondes et durables ... - 281 -
7.2.2. Nécessité de structurer l’enseignement dans une vision prospective ... - 283 -
7.2.3. Construire autour de la complexité du vivant et de l’approche globale ... - 283 -
7.3. LES CARACTERISTIQUES DE L’ENSEIGNEMENT AGRICOLE AUJOURD’HUI ... - 285 -
7.3.1. L’enseignement agricole en chiffres ... - 292 -
7.3.2. Cinq voies d’accès aux formations de l’enseignement agricole ... - 296 -
8. CONCLUSION ... - 297 -
T ROISIEME PARTIE
LA JAC : UN MOUVEMENT ÉDUCATIF QUI A MARQUÉ L’HISTOIRE DE LA FRANCE RURALE ... - 303 -1. INTRODUCTION ... - 305 -
2. LES ACTEURS D’UNE REVOLUTION… ... - 307 -
2.1. LE TEMOIGNAGE D’HENRI MENDRAS ... - 307 -
2.2. LE TEMOIGNAGE D’EDGARD PISANI... - 308 -
2.3. LE TEMOIGNAGE DE CLAUDE GOURE ... - 309 -
2.4. UN MOUVEMENT ET QUELQUES PERSONNAGES CLES ... - 310 -
3. 1929-1939 : NAISSANCE D’UN MOUVEMENT SPECIALISE D’ACTION CATHOLIQUE ... - 311 -
3.1. D’OU VIENT LA JAC ? ... - 311 -
3.2. D’OU VIENNENT LES JACISTES ? ... - 316 -
3.3. QUE VIENT-ON CHERCHER A LA JAC ? ... - 317 -
3.4. QUE PROPOSE LA JAC ? ... - 319 -
3.4.1. Former des militants de base ... - 319 -
3.4.2. Former une élite professionnelle ... - 320 -
3.4.3. Transmettre un esprit ... - 323 -
3.4.4. Résultats de cette formation ... - 325 -
3.5. QUELS SONT LES OUTILS DE LA JAC ? ... - 326 -
3.5.1. L’enquête ... - 326 -
3.5.2. Les Études agricoles par correspondance –EAC– ... - 328 -
3.5.3. Les Semaines rurales ... - 329 -
3.5.4. Les Semaines d’artisanat rural ... - 330 -
3.5.5. Les Journées rurales et les Journées de propagande ... - 331 -
3.5.6. Les stages de culture générale ... - 331 -
3.5.7. Les spectacles, les jeux, les compétitions sportives… ... - 331 -
3.5.8. Retraites et récollection ... - 332 -
3.5.9. Les Fêtes rurales ... - 332 -
3.6. QUI PEUT ADHERER A LA JAC ? ... - 333 -
3.7. QUE RETIRENT LES JEUNES DE LA JAC ? ... - 333 -
3.8. COMMENT COMMENCER LA JAC ? ... - 334 -
3.9. LA QUESTION DE L’AFFILIATION ... - 335 -
3.10. UNE ADAPTATION NECESSAIRE ... - 336 -
4. 1939-1950 : UNE NOUVELLE CONCEPTION DE LA FORMATION ... - 338 -
4.1. LE MOUVEMENT S’ETEND ... - 338 -
4.2. LES INTUITIONS D’UN VISIONNAIRE ... - 338 -
4.3. L’AVENEMENT D’UNE UNIVERSITE POPULAIRE ... - 343 -
4.4. LA JAC VUE PAR RENE COLSON ... - 344 -
4.4.1. Avoir une pédagogie active ... - 345 -
4.4.2. Former des hommes d’action ... - 347 -
4.4.3. Répondre aux besoins de la Jeunesse rurale... - 349 -
4.4.4. Valeur éducative des activités et des responsabilités ... - 352 -
5.1. UN EVENEMENT QUI FERA DATE ! ... - 356 -
5.2. L’AVENEMENT DES TRENTE GLORIEUSES ... - 357 -
5.3. LE SYNDICALISME AGRICOLE PREND UN NOUVEL ELAN ... - 357 -
5.4. LA JAC ECLOS DE DIRIGEANTS D’EXCEPTION... - 359 -
6. BILAN D’ETAPE : LE TEMOIGNAGE DE JACISTES (1930-1960) ... - 373 -
6.1. LA VIE DES JEUNES RURAUX DANS LES ANNEES 1945 ... - 373 -
6.2. L’ANALYSE, LA REFLEXION ET L’ACTION ... - 375 -
6.2.1. Enquêtes sur le thème : « La vocation de la femme et sa dignité » ... - 376 -
6.2.2. La méthode du Voir-Juger-Agir... - 381 -
6.3. FORMATION TECHNIQUE ... - 382 -
6.3.1. Journées et semaines rurales pour les jeunes filles ... - 382 -
6.3.2. Autres initiatives en faveur de la formation des jeunes filles ... - 386 -
6.3.3. Journées et semaines rurales pour les jeunes gens ... - 387 -
6.3.4. Autres initiatives en faveur de la formation des jeunes gens ... - 390 -
6.3.5. La prise de parole en public, la lecture… ... - 390 -
6.4. LA FORMATION HUMAINE ET CHRETIENNE ... - 392 -
6.5. CULTURE GENERALE ... - 395 -
6.6. SPECTACLES, JEUX, COMPETITIONS SPORTIVES ... - 397 -
6.7. LA FORMATION DES ADOLESCENTS : ACTIVITES ET CAMPS D’ETE ... - 403 -
6.8. LA DIGNITE RETROUVEE ET LA CONFIANCE EN SOI ... - 406 -
7. DEPUIS 1960 : LA FORMATION DE CADRES PAYSANS… ... - 409 -
7.1. L’IVRESSE DU PROGRES TECHNIQUE ... - 409 -
7.2. NECESSITE D’UN INSTITUT DE FORMATION POUR ADULTES ... - 411 -
7.2.1. La revue « Paysans » ... - 411 -
7.2.2. L’Institut de Formation des Cadres Paysans ... - 413 -
7.2.3. L’IFOCAP en activité… ... - 421 -
7.2.3.1. Un stage de trois mois en continu ... - 421 -
7.2.3.2. Un stage féminin de deux semaines... - 427 -
7.2.3.3. Des stages pour hommes plus âgés ... - 428 -
7.2.3.4. Autres activités ... - 429 -
7.2.4. Une tentative d’IFOCAP européen ... - 430 -
7.2.5. Un bilan très positif ... - 430 -
8. REGARDS CROISES SUR UNE REVOLUTION ... - 434 -
9. CETTE EXPERIENCE DE FORMATION EST-ELLE UN ESPOIR POUR D’AUTRES ? ... - 438 -
9.1. MISSIONS AU BRESIL (2001-2002) ... - 438 -
9.2. MISSIONS AU GUATEMALA (2012-2013) ... - 440 -
9.3. MISSION AU PEROU (2015-2016) ... - 441 -
10. CONCLUSION ... - 443 -
C ONCLUSION
CONCLUSIONS ... - 449 -1. CONCLUSION GENERALE ... - 451 -
2. LIMITES DE LA RECHERCHE ... - 473 -
3. PROSPECTIVE ... - 474 -
4. ÉPILOGUE ... - 475 -
A NNEXES
ANNEXES ... - 477 -- ANNEXE 1 : Nécessité d’une élite rurale ... - 481 -
- ANNEXE 2 : Pour comprendre la JAC ... - 483 -
- ANNEXE 3 : Notes de réflexion sur la formation de responsables agricoles... - 485 -
- ANNEXE 4 : Mission Brésil/Argentine du 13 au 23 juillet 2000 ... - 487 -
- ANNEXE 5 : Projet de formation OMEGA au Brésil et en Argentine ... - 491 -
- ANNEXE 6 : Schéma d’élaboration d’une formation de responsables ... - 493 -
- ANNEXE 7 : Bilan de la mission en Argentine du 15 au 19 avril 2001 ... - 495 -
- ANNEXE 8 : Contenu et nom des modules de la formation FLOR au Brésil ... - 497 -
- ANNEXE 9 : Formation de formateurs au Brésil du 19 au 21 juillet 2005 ... - 501 -
- ANNEXE 10 : Les fonctions de l’animateur ... - 509 -
- ANNEXE 11 : Modules 1, 2, 3, 4 de la formation FLOR au Guatemala en 2012/2013 ... - 515 -
- ANNEXE 12 : Projets des participants de la formation FLOR au Guatemala 2012/2013 .... - 519 -
- ANNEXE 13 : Bilan de la formation FLOR au Guatemala du 14 au 24 juillet 2013 ... - 521 -
- ANNEXE 14 : Entretiens avec quelques témoins, acteurs ou observateurs du développement rural en France : ... - 527 -
- Abbé Jean-Marie BARTHE ... - 529 -
- Jacques & Marie-Annick BLOIS ... - 533 -
- Lucien BOURGEOIS ... - 537 -
- Michel CLAVE ... - 541 -
- Jacques GODFRAIN ... - 545 -
- Claude GOURE ... - 547 -
- Patrick GUES ... - 549 -
- Bertrand HERVIEU ... - 551 -
- Henri NALLET ... - 559 -
- Pierre PAGESSE ... - 561 -
- Jacques PICARD ... - 565 -
- Edgard PISANI ... - 567 -
- Henri ROUILLE d’ORFEUIL ... - 571 -
- Jean-Claude SABIN ... - 573 -
SIGLES ET ABRÉVIATIONS ... - 575 -
BIBLIOGRAPHIE ... - 583 -
INTRODUCTION
1. J
USTIFICATION DE LA RECHERCHEL’agriculture française est entrée dans l’ère du modernisme à la fin de la Seconde Guerre mondiale (1939-1945) et a connu dans les trente années qui ont suivi (1945-1975), plus de transformations qu’au cours du siècle précédent. Cette observation peut paraître banale. Mais, comme beaucoup de pays dans le monde cherchent à accéder à la modernité sans y parvenir vraiment, il nous a paru intéressant d’analyser les raisons qui ont conduit la France (et l’Europe occidentale) à y parvenir, en un moment si particulier de l’histoire et de façon si rapide. Partant de là, si la France est arrivée à moderniser son agriculture, pourquoi d’autres pays, dans d’autres continents, n’y parviendraient-ils pas aussi ? Et pour qu’ils y arrivent, quels seraient le(s) facteur(s) à favoriser ou à mettre en place pour qu’ils accèdent eux aussi au développement ? Tel a été la motivation initiale qui a conduit à la présente recherche.
Une deuxième raison nous a motivé pour faire ce travail. En France, de très nombreuses organisations professionnelles agricoles ont été créées, précisément dans les années 1945 à 1975, pour répondre aux exigences du développement agricole et rural et pour l’accompagner : recherche fondamentale et recherche appliquée, développement et vulgarisation du progrès technique, formation initiale et formation continue des agriculteurs, financement des exploitations agricoles et crédit alloués aux agriculteurs, organisation coopérative des filières de production et organisation des marchés, mutualisation des risques personnels (sécurité sociale, maladie, accidents…) et des risques professionnels (accidents du travail, accidents climatiques, incendies, assurances récoltes et du bétail…), syndicalisme agricole et représentation professionnelle, etc. Et ce sont des agriculteurs qui sont à l’origine de la création de la plupart de ces organisations professionnelles agricoles, dont certaines ont aujourd’hui une taille internationale comme la banque Crédit agricole, la coopérative Limagrain, etc. Aujourd’hui encore des agriculteurs en sont les administrateurs. Comment se fait-il que des agriculteurs, dont la plupart n’avaient pas fait d’études secondaires, aient été capables d’inventer, de créer, de diriger, d’ouvrir les chemins du développement avec autant de dynamisme et de clairvoyance ? Qu’est-ce qui les a motivés ? Où ont-ils trouvé les énergies et les capacités intellectuelles pour parvenir à leurs fins ? Telle fut la deuxième motivation qui a conduit à la présente recherche.
Une troisième raison nous a motivé pour faire ce travail. La plupart de ces agriculteurs ne se sont pas contentés de s’engager dans le milieu professionnel, ils se sont aussi engagés au service de la société par des engagements citoyens : ils ont été élus conseils municipaux ou maires de communes, membres ou présidents de communautés de communes, membres ou présidents d’assemblées départementales et régionales, députés, sénateurs, députés européens… Ils occupent parfois des postes clés : présidents de groupes politiques, présidents de partis politiques nationaux ou européens, ministres… Étonnante promotion sociale, professionnelle et personnelle, en si peu de temps ! Comment cela a-t-il été possible puisque la guerre avait tout détruit et que le niveau culturel et social
agricole et rural était très en retard par rapport au reste de la société ? Ce fut une troisième motivation qui a conduit au présent travail de recherche.
Si au départ, ce travail de recherche paraissait assez simple et facile à réaliser, il s’est ensuite révélé plus long, plus complexe et plus exigeant en temps et en travail. En effet, au fur et mesure que nous avancions dans l’analyse, de nouveaux facteurs entraient en ligne de compte et venaient enrichir l’analyse initiale. Ce travail, bien qu’extrêmement intéressant, nous a paru parfois interminable, mais nous avons toujours pu compter sur le soutien et les encouragements constants des Drs. Albert Arbós Bertran et Pere Puig i Calvó. Sans leur constante sollicitude, nous n’aurions pas abouti à la présente synthèse. Finalement, cette étude a été passionnante, car elle nous a permis de nous pencher sur les différentes raisons d’une évolution qui nous semble d’un très grand intérêt. Contribuera-t-elle à ce que d’autres pays s’engagent un jour dans leur propre développement ? C’est notre souhait le plus humble et le plus ardent !
2. C
ADRE GENERAL DE LA RECHERCHEAprès avoir présenté les raisons qui justifient la recherche, nous allons maintenant présenter les objectifs, les hypothèses, les fondements méthodologiques et la structure de la recherche.
2.1. OBJECTIFS ET HYPOTHESES
Le but de la recherche est de comprendre pourquoi et comment l’agriculture française a-t-elle pu avoir un développement, juste après la Seconde Guerre mondiale (1939-1945), comme elle n’en a jamais eu auparavant. Pourquoi ce développement a-t-il eu lieu à ce moment précis de l’histoire et pas à un autre moment ? Quels sont les facteurs qui expliquent cela ? Ensuite, si ce développement a pu avoir lieu en France (et en Europe de l’Ouest) pourquoi ne pourrait-il pas avoir lieu ailleurs, dans d’autres pays du monde ? Et pour que ce développement puisse avoir lieu ailleurs, quel(s) serai(en)t le(s) facteur(s) qu’il faudrait susciter, encourager, recommander, pour qu’il ait lieu.
D’emblée, on pourrait penser que les politiques agricoles mises en place juste après-guerre (époque pendant laquelle la France a dû faire face à d’énormes besoins, tant agricoles qu’industriels), l’émergence d’un courant professionnel agricole moderniste (issu du mouvement syndical) et les bienfaits de la construction européenne suffisent à expliquer le développement agricole et rural français. Mais c’est oublier un peu vite que d’autres facteurs sont à considérer : facteurs techniques, scientifiques, économiques, financiers, sociaux, syndicaux, politiques, éducatifs… bien souvent agissant conjointement et en synergie. Cependant, une expérience professionnelle de plus de 30 ans dans le domaine de la formation continue ou permanente des agriculteurs et des responsables agricoles, nous a conduit à considérer aussi la formation des hommes et de femmes comme une piste sérieuse à explorer. Et si cette piste se révélait être intéressante, quelles méthodes, quelles pédagogies ont-elles permis à des agriculteurs d’atteindre de tels niveaux de responsabilités ? Si cette piste s’avérait être intéressante, ne serait-elle pas accessible à d’autres pays du monde en recherche de développement ?
2.2. FONDEMENT METHODOLOGIQUE
C’est un lieu commun d’affirmer que la réalité sociale est très complexe et qu’elle ne peut être comprise, expliquée, interprétée, qu’en utilisant des approches non réductrices (Alegret, 2011). Nous abordons dans cette recherche un phénomène social complexe et nous avons choisi de l’étudier sous divers points de vue, en utilisant des sources diverses. L’analyse de ces sources ne peut donc être ni simple ni se faire au travers d’une seule méthodologie ou d’une seule perspective scientifique (García Ferrando et al., 1992). La réalité sociale est une réalité avec des sens partagés intersubjectivement et exprimés dans le langage ; sens ou significations qui ne sont pas seulement des croyances ou des valeurs subjectives, mais des éléments constitutifs de la réalité sociale. La réalité sociale est composée autant de faits que de significations communes qui doivent être
comprises si l’on veut tenir compte de cette réalité. La pratique sociale doit être interprétée, et ceci depuis le sens que le chercheur lui-même partage – et exprime, en partie, dans l’introduction.
Cette recherche se nourrit de critères qui défendent la vérité, la rectitude morale et la véracité.
Connaître la réalité implique de la comprendre et de l’interpréter, mais surtout, de la transformer grâce à l’intersubjectivité, la réflexion et l’autoréflexion (Flecha et al., 2006).
Qu’est-ce qui nous a enclin à utiliser une méthodologie plutôt qu’une autre ? Fondamentalement, le paradigme scientifique dans lequel nous nous situons. Si nous prenons comme critère la division paradigmatique classique –positiviste ou inductive, interprétative et critique–, nous situons notre recherche dans le paradigme interprétatif/qualitatif, car nous voulons « comprendre » la réalité, et dans le paradigme critique parce que nous voulons contribuer à « changer/améliorer » cette réalité, en référence à notre engagement humaniste avec la justice sociale. Nous formulons des questions et construisons des réponses à partir des données analysées, qui permettent de mettre en relief la façon dont l’expérience sociale est créée et dotée de sens (Denzin & Lincoln, 2012).
Les instruments utilisés dans notre stratégie de recherche sont extrêmement qualitatifs.
Nous utilisons des méthodes et des instruments qualitatifs qui essaient de comprendre la réalité –le développement de l’agriculture française et de ses politiques, après la Seconde Guerre mondiale–, d’établir des ressemblances et des différences. Nous nous fixerons sur les intentions, les motivations et les raisons, antérieures à l’analyse des causes et de leurs conséquences.
Nous avons utilisé la méthode historique, non seulement comme le fait l’historien qui reconstruit et interprète le passé, mais comme le fait le sociologue lorsqu’il s’interroge et interroge la réalité sociale, autour du cursus subi par ce qu’il étudie, sur comment en est-il arrivé à ce qu’il est et, y compris, pourquoi est-il arrivé à être ce qu’il est. Il s’agit d’approfondir en conscience la contingence de la réalité sociale et de permettre de percevoir l’historicité des phénomènes sociaux étudiés.
Nous avons aussi utilisé l’étude de documents : l’organisation et la présentation de l’information de façon ordonnée, en établissant des relations, des comparaisons et des clarifications qui donnent lieu à un exposé soutenu et cohérent. Le dialogue avec des acteurs –à travers des entretiens personnalisés–
pour obtenir d’autres visions et d’autres alternatives, d’autres jugements de valeur, etc. Mais dans un premier temps, c’est l’étude de documents qui a servi de base à l’élaboration du cadre théorique.
Les instruments que nous avons choisis pour recueillir l’information sont : les entretiens personnalisés, l’analyse de contenus et le questionnaire.
Avec les entretiens, nous avons cherché à mieux comprendre les motivations, les conflits et les attitudes des personnes rencontrées eu égard à la recherche qui nous occupe. C’est pourquoi nous avons opté pour des interviews semi-dirigés –schéma préalable des thèmes à explorer, mais sans
mépriser pour autant les thèmes qui pourraient surgir au cours de l’entretien et qui seraient en relation avec notre recherche– en profondeur.
Dans notre recherche, le questionnaire a une finalité très concrète : vérifier le contenu des entretiens personnalisés : la fidélité aux idées des personnes interviewées. Nous pouvons affirmer qu’il s’agissait de confirmer l’information recueillie dans les entretiens.
Dès que nous avons compris que le thème était complexe, nous avons utilisé la technique de l’analyse de contenus comme aide dans la description objective et systématique du contenu des nombreux documents, objets de notre recherche. Pour cela, nous avons tenu compte non seulement des notes prises lors des entretiens, mais aussi des unités de contexte (âge, lieu, fonctions, responsabilités, etc., de chaque personne interviewée) qui nous ont aidé à éclairer le sens des propos recueillis.
Critères de rigueur scientifique : les critères suivants ont guidé notre recherche :
a) Crédibilité : pour identifier et décrire le plus exactement possible notre recherche, pour la rendre crédible,
b) Transférabilité : pour rendre possible l’application les résultats de la recherche à d’autres contextes –Amérique latine dans notre cas–,
c) Dépendance : pour équilibrer la stabilité de l’information dans un contexte et des conditions changeantes
d) Confirmabilité : pour confirmer les résultats –vu la diversité des sources–, l’interprétation de ces résultats et l’aboutissement à des conclusions.
Nous voulons ajouter un dernier élément : les considérations éthiques. Nous nous sommes efforcé de refléter les valeurs de toutes les personnes impliquées dans la recherche. Nous avons essayé d’éviter toutes distorsions par rapport à la réalité, spécialement celle qui est éloignée dans le temps.
Quant à la planification méthodologique, nous avons recueilli et transcrit l’information pour la regrouper en unités d’analyse –d’où les innombrables apartés de la recherche–. Nous avons finalement décrit et interprété cette masse d’information, pour en tirer les conclusions.
2.3. STRUCTURE DE LA RECHERCHE
En vue d’atteindre les objectifs définis ci-dessus, nous avons utilisé la stratégie de recueil d’information suivante :
Tout d’abord l’observation. Préalablement à la recherche à proprement parler, c’est l’observation qui m’a permis d’entrer dans le questionnement développé ci-dessus et qui fait l’objet de la présente recherche. Durant plus de trente années de fréquentation de responsables agricoles, de leaders, d’agriculteurs engagés dans le tissu associatif professionnel et civique, j’ai pu apprécier la qualité
humaine et professionnelle de ces personnes, j’ai pu mesurer la pertinence de leurs initiatives, j’ai pu apprécier leurs compétences, leur dévouement, ainsi que le sens de l’engagement et de la responsabilité qui étaient les leurs. Ceci m’a amené petit à petit à me poser la question de savoir d’où leur venait ce savoir, ce savoir-faire, ce savoir-être.
Ensuite l’interview. Une fois engagé moi-même dans une recherche approfondie sur ce sujet, j’ai éprouvé la nécessité d’interviewer individuellement un certain nombre de personnes qualifiées par leur parcours ou par leurs compétences, pour me permettre de cerner le sujet, de distinguer l’essentiel de l’accessoire, de recueillir des parcours de vie, de comprendre le contexte de l’époque pour mettre en relief et en perspective les différents éléments. C’est ainsi que j’ai rencontré individuellement, au moins une fois et parfois plusieurs fois :
- M. l’abbé Jean-Marie Barthe : fils d’agriculteur, prêtre aumônier JAC-JACF du Tarn (secteur de Mirandol-Bourgnounac de 1955 à 1960, puis diocésain de 1960 à 1964), puis prêtre Fidei Donum au Burkina-Faso de 1964 à 1966, au titre de la JAC internationale,
- M. Jacques Blois : secrétaire général de la JAC de 1957 à 1959, fondateur et premier directeur de l’IFOCAP de 1960 à 1968,
- Mme Marie-Annick Blois-Chéreau : présidente de la JACF de 1956 à 1958, puis présidente du MIJARC de 1958 à 1960,
- M. Lucien Bourgeois : président de la Société française d’économie rurale, sous-directeur chargé des études économiques et de la prospective Agriculture de l’APCA, conseiller du président de l’APCA pour la prospective,
- M. Michel Clavé : directeur du CNJA de 1978 à 1981, directeur de l’agriculture puis de l’agriculture et du développement durable à Crédit agricole SA (CASA) de 1995 à 2010,
- M. Jacques Godfrain : ministre délégué auprès du ministre des affaires étrangères, en charge de la Coopération de 1995 à 1997, actuellement président de la Fondation Charles de Gaulle, - M. Claude Goure : Journaliste et auteur de plusieurs ouvrages dont « Michel Debatisse ou la
révolution paysanne »,
- M. Patrick Guès : ex-formateur, ex-directeur de CFA et de fédération de MFR, spécialiste de la formation des paysans et de l’histoire de l’éducation, actuellement responsable communication à l’Union nationale des Maisons familiales rurales (UNMFREO),
- M. Bertrand Hervieu : docteur en sociologie, inspecteur général de l’agriculture, conseiller de quatre ministres de l’agriculture en 1985-1986, 1991-1992, 1997-1998, président de l’INRA de 1999 à 2003, actuellement vice-président du Conseil général de l'alimentation, de l'agriculture et des espaces ruraux (CGAAER),
- M. Marcel Mazoyer : ingénieur agronome et enseignant-chercheur, auteur de plusieurs ouvrages notamment avec René Dumont, professeur émérite à AgroParisTech,
- M. Jean Mouchel : agriculteur, ex-vice-président de la FNSEA et de l’APCA, ex vice-président région Basse-Normandie, député européen de 1982 à 1989,
- M. Henri Nallet : ministre de l’Agriculture de 1985 à 1986 puis de 1988 à 1990, actuellement président de l’Observatoire National de l’Enseignement Agricole (ONEA),
- M. Pierre Pagesse : agriculteur, président du groupe Limagrain1 de 1992 à 2012, actuellement président du GNIS2 et du Centre d’Etudes, de Formation et d’Actions Paysans (revue PAYSANS),
- M. Jacques Picard : agriculteur, ex-vice-président de la COGECA3 à Bruxelles,
- M. Edgard Pisani : ministre de l’Agriculture de 1961 à 1966, Commissaire européen au développement de 1981 à 1985,
- M. Henri Rouillé d’Orfeuil : ingénieur agronome et docteur en économie, a travaillé au ministère des Affaires étrangères et à la Banque mondiale et a présidé Coordination SUD,
- M. Jean-Claude Sabin : agriculteur, ex-vice-président de la FNSEA et de l’APCA, ex-président de Sofiprotéol et nombreuses autres responsabilités régionales, nationales et européennes, Ces témoins privilégiés, qui furent des acteurs de cette évolution ou qui en ont une très bonne connaissance, nous ont aidé à repérer les éléments essentiels et à orienter l’analyse. Les entretiens individuels de ces personnalités connaissant bien cette période de l’histoire de France nous ont permis de délimiter le sujet et de nous centrer sur l’essentiel. Ces témoignages ont également mis l’accent sur tel ou tel point que chaque témoin estimait être essentiel.
Puis, l’interview a été complétée par un indispensable travail d’étude de documents. En effet, il a été nécessaire de consulter un certain nombre d’ouvrages de référence, qui nous ont beaucoup aidé à approfondir le sujet, à aller à la source de l’information, à recueillir une information sûre. La recherche documentaire nous a permis d’explorer chacune des hypothèses, de les replacer dans leur contexte, de situer les différents facteurs les uns par rapport aux autres, d’apprécier leur importance par rapport à la problématique générale. Nous pouvons notamment citer :
- Histoire de la France rurale, Tome 4 : depuis 1914, sous la direction de Georges Duby et Armand Wallon, Paris : Éd. Seuil, 1977.
- 1848, Le printemps de l’enseignement agricole, de Michel Boulet, Anne-Marie Lelorrain, Nadine Vivier, Préface de Jean-François Chosson, Dijon : Educagri Editions, 1998.
1 Limagrain est un groupe coopératif agricole international, spécialiste des semences de grandes cultures, des semences potagères et des produits céréaliers. Fondé et dirigé par des agriculteurs, Limagrain est le 4e semencier mondial grâce à sa holding Vilmorin & cie, le leader européen en farines fonctionnelles via Limagrain Céréales Ingrédients, et le premier boulanger-pâtissier industriel français avec Jacquet Brossard
2 GNIS : Groupement national interprofessionnel des semences et plants est un organisme sous tutelle du ministère français de l'Agriculture rassemblant les professions de l'activité semencière française
3 COGECA : Confédération générale des coopératives agricoles de l’Union européenne, représente actuellement les intérêts spécifiques et généraux de quelque 40.000 coopératives agricoles, employant quelque 660.000 personnes. Depuis sa création, la COGECA est reconnue par les institutions européennes comme l’organe représentatif principal et de fait le porte-parole pour l’ensemble du secteur des coopératives agricoles et de pêche.
- L’enseignement agricole, 150 ans d’histoire, de Thérèse Charmasson, Michel Duvigneau, Anne- Marie Lelorrain, Henri Le Naou, Préface de René Rémond, Dijon : Educagri Editions, 1999.
- Michel Debatisse ou la Révolution paysanne, de Claude Goure, Préface d’Edgard Pisani, Paris : Éd. Desclée de Brouwer, 2008.
- Les premiers Jacistes, JAC-JACF du Tarn 1930-1945, de Jean-Marie Barthe, Albi : Imprimerie Coopérative du Sud-Ouest, 1994.
- Semailles et Moissons, JAC-JACF du Tarn 1945-1960, de Jean-Marie Barthe, Albi : Imprimerie Coopérative du Sud-Ouest, 1999.
- Il y a cinquante ans naissait la JAC, ou la leçon des jeunes paysans, de Marcel Faure, extrait de la Revue Paysans n° 133 (décembre 1978-janvier 1979).
- Un paysan face à l’avenir rural – la JAC et la modernisation de l’agriculture, de René Colson, Clamecy, Editions de l’ÉPI, 1976.
- L’institut de Formation pour les Cadres Paysans (IFOCAP), de Jacques Blois, extrait de la Revue Paysans n° 54 (juin-juillet 1965, pages 88-94).
- Manuel de la JAC – 2ème édition, Éditions de la JAC, Paris, 1932.
- La Revue Paysans.
Finalement, en fin de recherche, nous avons eu recours à un questionnaire auprès des personnes qui avaient été préalablement interviewées –pour certaines, cinq ans plus tôt. Cela a permis de vérifier le savoir-redire de ces personnes. Il s’agissait aussi de vérifier, sur papier, si leur savoir-faire cognitif correspondait à ce qui avait été dit lors de l’interview. Il s’agissait enfin de vérifier si leur analyse du développement agricole en France correspondait aux conclusions de la recherche.
2.4. SCHEMA DU CADRE THEORIQUE
Nous avons donc commencé par analyser dans la 1ère partie, les facteurs techniques, économiques, sociaux, culturels, syndicaux et politiques de l’époque considérée. Puis, dans la 2ème partie, nous avons analysé l’évolution de la formation des agriculteurs sur une longue période. Puis, dans la 3ème partie, nous avons identifié et étudié un mouvement éducatif (la JAC) qui semble avoir eu un impact particulièrement fort et durable sur les jeunes agriculteurs de l’époque. Enfin, pour conclure la 3ème partie, nous présentons le résultat d’expériences concrètes de formation de leaders agricoles et ruraux, menées au Brésil, au Guatemala et au Pérou, afin de tirer quelques enseignements et ouvrir des perspectives pour susciter, encourager, accompagner le développement dans d’autre pays/régions du monde.
PREMIÈRE PARTIE
ÉVOLUTION DE L’AGRICULTURE FRANÇAISE
DE 1914 A 1974
1. I
NTRODUCTION1.1. LES CATALYSEURS DE L’EVOLUTION AGRICOLE FRANÇAISE
Une situation lamentable de l’agriculture à la fin des deux guerres mondiales…
Le premier catalyseur est lié à la situation lamentable de l’agriculture française à la fin des deux guerres mondiales. Les rationnements alimentaires et les destructions liées à deux guerres successives ont certainement encouragé l’adoption de politiques agricoles volontaristes tournées vers le développement d’une agriculture plus performante. Le maître mot était : « garantir l’approvisionnement alimentaire à un coût raisonnable tout en assurant une rémunération correcte des agriculteurs ». En conséquence, beaucoup d’exploitations agricoles ont dû s’adapter ou disparaître, et une partie de la main-d’œuvre agricole a dû s’orienter vers l’industrie. Par ailleurs, des lois nationales (principalement en 1946, 1960 et 1962) entérinèrent progressivement cette volonté de modernisation, en mettant en place des mesures et des moyens conséquents en matière de recherche et de vulgarisation de la technique.
L’émergence d’un courant professionnel agricole moderniste
Le second catalyseur est l’émergence d’un courant professionnel agricole moderniste, issu de la JAC (Jeunesse agricole catholique). À partir de 1959, le CNJA (Centre national des jeunes agriculteurs) et la FNSEA (Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles) ont partagé avec le ministère de l’Agriculture les responsabilités et les orientations de l’agriculture française, et ce, jusqu’au début des années 1980. On a souvent parlé de « cogestion » de la politique agricole, bien qu’il s’agisse de
« concertation » entre la profession agricole et les pouvoirs publics, ces derniers ayant toujours eu l’exclusivité de la décision. Pendant toute cette période, sous l’impulsion des Jeunes Agriculteurs, la profession agricole a défendu l’image d’un agriculteur « chef d’entreprise » et prôné une politique agricole innovante avec des prix garantis et rémunérateurs.
La mise en place d’une Politique agricole Commune
Le troisième catalyseur est lié à la Politique agricole Commune. Mise en place dès les années 1960, la PAC a été la première politique européenne. Ses objectifs étaient l’autosuffisance alimentaire européenne, la parité de revenu entre agriculteurs et salariés, et l’amélioration de la productivité en agriculture. Elle donna naissance à des Organisations communes de marché (OCM) pour les principaux produits agricoles, ce qui stabilisa les marchés agricoles et fixa des prix garantis aux producteurs.
Ces trois catalyseurs ont provoqué une profonde mutation de l’agriculture française Sous l’influence de ces trois facteurs, l’agriculture française a littéralement « muté ».
1.2. LES OUTILS DE CETTE EVOLUTION
La mécanique, la chimie, la biologie, l’agro-industrie…
Au niveau de l’exploitation agricole, la révolution fut d’abord technique. La mécanisation modifia profondément la quantité de travail et son organisation, ainsi que les techniques de culture et d’élevage. L’utilisation de la chimie (fabrication d’engrais et de produits de traitements) et de la biologie (améliorations génétiques animales et végétales) provoquèrent une évolution si rapide qu’on parla d’industrialisation de l’agriculture et de productivisme. Et pour accompagner cet essor de la production, une agro-industrie se développa tant en amont (industries d’agrofournitures et d’agroéquipements) qu’en aval (industries agroalimentaires).
L’organisation de filières économiques (production, transformation, commercialisation…)
La profession agricole y participa par le biais des coopératives d’approvisionnement, de transformation et de commercialisation de produits agricoles, en céréales et lait, notamment. Le dernier maillon de la chaîne fut celui de la distribution alimentaire, dont 90% furent rapidement assurés par la grande distribution. C’est ainsi que la ferme quasi autarcique d’avant-guerre est devenue, en l’espace de quelques années, le maillon central d’une filière économique. Elle est devenue productrice de matière première pour l’industrie. « L’agriculteur » a remplacé « le paysan » !
La participation de la profession aux orientations des politiques agricoles nationale et européenne La conjugaison de tous ces facteurs d’influence, auxquels il faut ajouter les politiques nationale et européenne, et la participation de la profession aux orientations de ces politiques expliquent la rapidité de ces changements. Même s’il a été l’objet de critiques et de dissidences, ce modèle de développement a obtenu des résultats indéniables. Dès la fin des années 1960, l’autosuffisance alimentaire était atteinte en France. Jamais la production ne progressa aussi vite en si peu de temps.
C’est pourquoi on a pu parler de « pétrole vert »4 au sujet de l’agriculture et de son agro-industrie.
1.3. MAIS CETTE EVOLUTION N’A PAS ETE QU’AGRICOLE
La division du travail n’a cessé de s’accentuer depuis la fin du 19ème siècle
Depuis la fin du 19ème siècle, les rapports entre l’histoire rurale et l’histoire de l’ensemble de la société française sont expliqués par l’opposition entre villes et campagne. Cette opposition est devenue plus forte au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Elle servira de cadre théorique pour analyser le changement social de la société française en faisant converger la géographie humaine, la démographie, l’histoire, la sociologie et, d’une façon générale, toutes les sciences
4 Valéry Giscard d’Estaing, président de la République française (1974-1981), utilisait l’expression « l’agriculture est le pétrole vert de la France », pour encourager les exportations agricoles afin de rééquilibrer la balance des paiements : les exportations agricoles devant payer la facture pétrolière.
sociales. Mais l’opposition entre villes et campagnes n’est pas l’explication fondamentale. Les évolutions constatées dans les villes et dans les campagnes ont été solidaires. Elles ont été toutes deux consécutives à une accentuation de la division du travail social exigé par le développement du capitalisme. Les mêmes exigences du système économique ont été à l’œuvre dans l’agriculture et dans l’industrie, et par conséquent dans les campagnes et dans les villes.
L’évolution du monde rural a suivi l’évolution de la société en général...
L’épanouissement de l’exploitation familiale, les transformations du village et le développement de l’économie française ont évolué de pair. L’exploitation agricole et le village ont assuré la production agricole et la gestion de l’espace rural au mieux des intérêts du système économique. Les deux ont évolué dans la mesure où les besoins du système évoluaient. C’est pourquoi on ne peut pas parler d’une autonomie de l’agriculture et du monde rural par rapport à la société globale. Par conséquent, on doit s’interroger sur les écarts d’évolutions observés entre l’agriculture et l’industrie, entre campagnes et villes, tout en saisissant l’unité d’une histoire.
Mais la place, le rôle et la fonction de l’agriculture dans la société ont changé
D’où la vérité première que l’agriculture et le monde rural ont évolué au gré de l’économie et de la société globales. Si l’évolution des structures de la production agricole a été différente de celle de l’industrie, les contraintes économiques, sociales et politiques auxquelles elle a été soumise ont été les mêmes. Comme l’industrie, l’agriculture a évolué selon les nécessités du développement français et selon les nécessités de la formation sociale française. Ceci est vrai aussi bien en 1914 qu’en 1974.
Mais à ces deux dates, la place et la fonction de l’agriculture n’étaient pas les mêmes, parce que l’économie française n’avait pas la même structure et parce qu’elle n’occupait pas la même position sur la scène internationale. Le centre de gravité de l’économie était encore européen en 1914, tandis qu’il s’est progressivement déplacé vers les États-Unis par la suite.
1.4. LES POINTS CLES DE L’EVOLUTION QUE NOUS ALLONS ANALYSER
L’économie nationale, l’exploitation, la famille, le village, le syndicalisme, la politique, l’État…
Dans la période que nous nous proposons d’étudier (1914-1974), l’histoire des campagnes est liée au développement de l’économie de marché. Si la disparition des industries rurales est essentiellement le fait du 19ème siècle, nous regarderons comment s’est faite et s’est traduite la pénétration de l’économie de marché dans les différents aspects de la vie rurale –de la production aux politiques agricoles, en passant par la vie quotidienne des agriculteurs (l’exploitation, la famille, le village) et leurs rapports avec le reste du corps social (défense professionnelle, alliances politiques, attitudes à l’égard de l’État).
L’évolution est un processus qui englobe la totalité du tissu social de la société
En effet, les transformations sociales et les problèmes politiques ne sont pas simplement les conséquences des changements économiques. Les caractéristiques des structures agraires et des exploitations, les structures familiales, les rapports sociaux au sein du village, les caractéristiques des organisations professionnelles, les politiques de l’État…, contribuent aussi à définir (à un moment donné et pendant toute une période) l’évolution du système socio-économique. Autrement dit, l’économique, le social et le politique participent du même mouvement historique, s’influencent, se mêlent même et constituent ensemble le mouvement historique. Mais ce mouvement tire son sens et sa loi du système économique.
Le rôle de l’État : un chef d’orchestre dans l’évolution de la société
Les évolutions des années 1960 n’ont été rendues possibles et nécessaires que par les transformations internes de la famille, du village, des représentations collectives paysannes et des équilibres politiques durant la période précédente. Par conséquent, si c’est bien aux exigences de l’économie de marché qu’ont répondu tous les changements économiques, sociaux et politiques, inversement ceux- ci n’ont pu se faire que selon les modalités permises par les transformations sociales déjà réalisées et dans la mesure où les acteurs sociaux les ont prises en compte et les ont imposées. C’est précisément le rôle de l’appareil de l’État de définir ces modalités, d’en évaluer les limites acceptables par la société, et de les transformer en projet de société sans risque de bouleversements sociaux. C’est alors un projet politique, un projet défini par les rapports de force entre les secteurs sociaux tels qu’ils sont organisés dans et par le jeu des institutions politiques.
Cette première partie essaie de montrer que, quel que soit l’aspect de la vie sociale considéré, le processus d’évolution –l’histoire– est un processus à facettes multiples, qui enveloppe la totalité de la réalité sociale.
2. L’
AGRICULTURE DANS L’
ECONOMIE NATIONALE2.1. JUSQU’A LA PREMIERE GUERRE MONDIALE, LA FRANCE SE SUFFIT A ELLE-MEME
L’agriculture reste la richesse essentielle du pays
À la veille de la Première Guerre mondiale, la primauté de l’agriculture n’est pratiquement pas discutée en France. La nation a gardé une importante population paysanne (40% de la population active totale en France, contre 16% en Allemagne), une forte proportion de salariés (38% de la force de travail engagée en agriculture) même si elle est en diminution, et l’agriculture reste la richesse essentielle du pays dans l’idée commune. En 1913, le produit brut agricole de la France atteint 12 milliards (Zolla, 1913, p. 193) de francs et aucune industrie en France ne donne un produit aussi élevé. Toutes les industries françaises, dans leur ensemble, ne sauraient l’emporter sur l’agriculture : la production agricole représente alors un quart de la production intérieure brute ; viennent ensuite l’industrie du textile et l’industrie de la métallurgie, toutes deux en rapport avec la production agricole.
La France à la capacité de se nourrir elle-même
Cette agriculture n’est d’ailleurs pas un secteur immobile, endormi dans ses routines. Sans doute, d’une exploitation à l’autre et d’une région à l’autre, le degré d’ouverture au monde extérieur varie considérablement. Mais, même si les formes d’exploitation et de vie paysannes traditionnelles prédominent, les exploitations et les régions d’avant-garde ne manquent pas. La statistique globale qui les masque fait cependant apparaître une évolution importante de l’appareil productif agricole : - les surfaces consacrées aux céréales reculent régulièrement au bénéfice des surfaces toujours en
herbe et aux cultures fourragères5,
- l’élevage bovin se développe lentement : le nombre de bovins augmente de 7% en 20 ans, tandis que le troupeau porcin stagne, et que les ovins continuent à décroître face à la concurrence toujours plus forte des producteurs de laine de l’hémisphère sud,
- la réduction des surfaces en céréales s’accompagne d’une augmentation de la production en froment (céréale noble des pays riches) en substitution du seigle (céréale pauvre) et du sarrasin (culture traditionnelle),
- l’accroissement du troupeau bovin permet d’alimenter un petit courant d’exportations (environ 200 000 têtes en 1911),
- grâce aux compagnies de chemin de fer qui les transportent, les cultures maraîchères progressent et nous assurent une part non négligeable sur le marché allemand.
5 Voir les tableaux 9, 10 et 12.