• No se han encontrado resultados

2012 Numéro 2 Volume 1 - Alterstice

N/A
N/A
Protected

Academic year: 2023

Share "2012 Numéro 2 Volume 1 - Alterstice"

Copied!
118
0
0

Texto completo

(1)


 
 
 
 


2012


Numéro
2
Volume
1

Stratégies
de
(re)médiation
en
situation
plurilingue.



Études
de
cas
en
contextes
de
recherche
et
d’éducation

Éditrices
invitées
:
Aline
Gohard,
Myriam
Gremion,

 Josianne
Veillette
et
Patchareerat
Yanaprasart

1
 Éditorial
:
un
numéro
au
féminin
pluriel
 Y.
Leanza


3
 Stratégies
de
(re)médiation
dans
des
situations
plurilingues


A.
Gohard‐Radenkovic,
M.
Gremion,
J.
Veillette
et
P.
Yanaprasart


9
 Pluralité
des
langues
et
des
cultures
:
quatre
expériences
institutionnelles,
une
même
 quête
d’équilibre
dans
la
tension
entre
égalité
et
diversité


T.
Ogay

17
 Médiations
interculturelles
:
le
retour
des
langues
dans
l’interculturel!


M.
Vatz‐Laaroussi


29
 La
recherche
plurilingue
en
didactique
des
langues
:
co‐construction
des
actions
et
des
 savoirs
dans
un
forum
de
discussion
plurilingue.
Retombées
épistémologiques


S.
Melo‐Pfeifer


41
 Terrains
de
recherche
au
«
prisme
interculturel
de
la
traduction
»
 N.
Changkakoti,
M.‐A.
Broyon,
A.
Gajardo
et
M.
Gremion


55
 Rapports
entre
«
petites
»
et
«
grandes
»
langues
:
tensions
et
négociations
identitaires
–
 exemples
dans
divers
contextes




C.
Brohy

67
 La
construction
des
espaces
frontaliers
européens
:
entre
dynamisme
et
résistances
 J.
Breugnot


79
 Entre
idéologie
et
réalité,
entre
bilinguisme
parfait
et
éducation
plurilingue.
Le
paradoxe
de
 la
Vallée
d’Aoste


I.
Puozzo
Capron


89
 Contrepoint
:
le
plurilinguisme,
un
nouveau
champ
ou
une
nouvelle
idéologie?
Ou
quand
 les
discours
politiquement
corrects
prônent
la
diversité


A.
Gohard‐Radenkovic
 Notes
de
lecture


103
 L'histoire
du
concept
de
culture.
Le
destin
d'un
mot
et
d'une
idée,
de
Maurice
Mauviel

 Gh.
Chakroun


109
 La
migration
comme
métaphore,
de
Jean‐Claude
Métraux
 T.
Michaud
Labonté


(2)


 



 


Alterstice
est
publiée
avec
le
soutien
de
l'Association
internationale
pour
la
Recherche
Interculturelle
(ARIC),
l'équipe
de
recherche
 Migration
et
Ethnicité
dans
les
Interventions
en
Santé
et
en
Service
social
(METISS,
Montréal)
et
le
Centre
interuniversitaire
d'Études
 sur
les
Langues,
les
Arts
et
les
Traditions
(CÉLAT).


Alterstice
est
publiée
uniquement
en
ligne
:
www.alterstice.org
 


La
revue
est
gratuite.


Alterstice
 c/o
Yvan
Leanza
 Professeur
agrégé
 École
de
psychologie
 Université
Laval


2325,
rue
des
Bibliothèques
 Québec
(Qc)


G1V
0A6
 Canada


Directeur
:
Yvan
Leanza
 [email protected]

Responsable
de
la
révision
et
de
la
mise
en
pages
:
Anna
Olivier
(Athéna
Rédaction)
 [email protected]

ISSN
:
1923‐919X


©
Alterstice,
2012.
Toute
reproduction
du
texte
doit
mentionner
la
source
de
l’article.



(3)

ÉDITORIAL
 


Un
numéro
au
féminin
pluriel

Yvan
Leanza1


Les
femmes
chercheures
occupent
encore
une
(trop)
petite
proportion
des
postes
universitaires
(en
moyenne
30
%
 des
postes
selon
l’UNESCO,
lorsque
les
données
sont
disponibles1).
Dans
ce
contexte,
on
peut
se
réjouir
que
tous
 les
articles
thématiques
de
 ce
numéro
soient
 écrits
par
des
femmes.
J’aimerais
m’arrêter
à
cet
heureux
constat.


Malheureusement,
 on
 pourrait
 aussi
 y
 voir
 l’indication
 que
 les
 thèmes
 traités,
 plurilinguisme
 et
 médiation,

 n’intéresseraient
que
les
femmes,
et
seraient
donc
associés
à
un
plus
faible
capital
 symbolique.
Ce
n’est
pas
du
 cynisme,
mais
une
lecture
critique
de
la
réalité
universitaire.
Même
lorsque
leurs
effectifs
augmentent,
les
femmes
 chercheures
sont
rarement
majoritaires,
et
lorsque
cela
arrive
c’est
principalement
dans
les
lettres
et
les
sciences
 humaines
et
sociales,
disciplines
considérées
aujourd’hui
par
les
décideurs
comme
quasiment
inutiles,
puisque
ne
 produisant
rien
en
termes
de
marchandises
à
valeur
ajoutée.


Deux
 questions
 découlent
 de
 ce
 constat
:
 (1)
 quelles
 sont
 les
 conditions
 de
 travail
 des
 femmes
 dans
 le
 monde
 universitaire
et
(2)
pourquoi
le
plurilinguisme
et
la
médiation
sont‐ils
considérés
comme
des
thèmes
secondaires?


En
réponse
à
la
première
question,
il
y
a
de
nombreux
ouvrages
et
articles
qui
proposent
des
pistes
de
réflexions.
Je
 ne
 m’y
 attarderai
 pas,
 tout
 en
 soulignant
 qu’il
 serait
 bon
 qu’un
 prochain
 numéro
 d’Alterstice
 contribue
 à
 cette
 réflexion
et
soit
consacré
à
la
place
des
femmes
(dans
le
monde
du
travail,
dans
la
famille,
dans
la
vie
politique…)
 dans
une
perspective
interculturelle.
L’appel
est
lancé!


Pour
 ce
 qui
 est
 de
 la
 seconde
 question,
 j’ai
 ma
 petite
 idée.
 Les
 discours
 politico‐médiatiques
 mettent
 souvent
 l’accent
sur
la
préférence
nationale
plutôt
que
sur
l’échange
et
la
solidarité,
et
cette
tendance
est
omniprésente
 avec
 la
 crise
 économique
 mondiale.
 Cela
 ne
 se
 passe
 pas
 nécessairement
 aussi
 explicitement
 que
 lors
 de
 la
 campagne
présidentielle
en
France
qui
a
été
marquée
par
des
dérives
discursives
xénophobes,
ou
plus
récemment
 au
 Québec
 lors
 de
 la
 présente
 campagne
 électorale
 provinciale…
 Les
 choix
 de
 politiques
 nationales
 ou
 internationales
et
la
promulgation
de
certaines
lois
peuvent
être
tout
aussi
éloquents.
Au
Canada,
par
exemple,
le
 gouvernement
fédéral
conservateur
a
supprimé
des
centaines
de
postes
dans
les
services
d’immigration
:
ce
sont
 des
 milliers
 de
 personnes
 en
 attente
 d’un
 statut
 qui
 voient
 ainsi
 le
 délai
 se
 prolonger.
 Il
 a
 également
 supprimé
 l’aide
médicale
pour
 les
 requérants
d’asile
déboutés
et
les
personnes
 en
attente
d’une
décision
sur
 le
statut
de
 réfugié.
Elles
se
retrouvent
sans
possibilité
d’être
soignées
correctement.
En
Suisse,
le
parlement
tente
une
fois
de
 plus
de
renforcer
les
mesures
–
déjà
parmi
les
plus
sévères
d’Europe
–
contre
l’immigration
clandestine,
les
«
faux
»
 réfugiés
et
les
personnes
déboutées.


1
Voir
par
exemple
:
http://www.uis.unesco.org/FactSheets/Documents/fs14‐women‐2011‐fr.pdf


(4)

Yvan
Leanza 2


Bref,
 soutenir
 la
 recherche
 sur
 une
 forme
 ou
 une
 autre
 de
 métissage
 et
 sur
 les
 diversités
 va
 à
 l’encontre
 de
 ce
 discours
 omniprésent.
 Faire
 entendre
 la
 voix
 des
 plurilingues
 et
 mettre
 de
 l’avant
 la
 possibilité
 (ou
 non)
 de
 médiations
dans
divers
contextes
affaiblit
les
discours
monolithiques,
dérange
la
pensée
simpliste
qui
voudrait
qu’à
 chaque
«
Nation
»
corresponde
un
peuple
homogène
et
une
langue.
À
cela
s’ajoute
l’argument,
déjà
mentionné,
de
 la
futilité
de
tels
thèmes
puisqu’ils
ne
rapportent
aucune
richesse
comptabilisable.


Faut‐il
rappeler
que
la
majorité
des
humains
parlent
plusieurs
langues
et
s’en
portent
bien?
Entamer
une
discussion
 ou
 une
 négociation/médiation
 devient
 alors
 une
 activité
 sociale
 plus
 complexe,
 quoique
 fort
 répandue,
 et
 qui
 nécessite
plus
d’attention
pour
qu’elle
devienne
«
naturelle
».
Les
textes
de
ce
numéro
nous
rapprochent
de
cet
 objectif.
Mes
remerciements
vont
à
Aline
Gohard,
Myriam
Gremion,
Josianne
Veillette
et
Patchareerat
Yanaprasart,
 les
éditrices
invitées
de
ce
numéro,
pour
avoir
réuni
ces
travaux
essentiels.



Rattachement
de
l’auteur


1Université
Laval,
Québec,
Canada
 Correspondance


[email protected]Pour
citer
cet
article
:



Leanza,
Y.
(2012).
Un
numéro
au
féminin
pluriel
[Éditorial].
Alterstice,
2(1),
1‐2.

(5)

INTRODUCTION
THÉMATIQUE

Stratégies
de
(re)médiation
dans
des
situations
plurilingues

Aline
Gohard‐Radenkovic1,
Myriam
Gremion2,
Josianne
Veillette1
et
Patchareerat
Yanaprasart3
 


Résumé



Notre
introduction
vise
deux
objectifs
:
(1)
rappeler
les
conditions
d’émergence
de
la
réflexion
sur
le
rapport
entre
 pratiques
plurilingues
et
pratiques
interculturelles,
qui
a
fait
l’objet,
pour
la
première
fois
dans
le
cadre
de
l’ARIC,
 d’un
colloque
en
août
2010
à
l’Université
bilingue
de
Fribourg
en
Suisse;
(2)
(ré)interroger
la
notion
de
médiation,
 telle
qu’elle
a
été
conçue,
appliquée,
adaptée
ou
interprétée
dans
le
domaine
des
langues,
de
l’interculturel
et
de
 la
relation
à
l’altérité,
 ici
dans
des
situations
de
diversité
tant
linguistique
que
 culturelle,
sociale,
disciplinaire
ou
 professionnelle.


Rattachement
des
auteures


1Université
de
Fribourg


2Université
de
Genève


3Université
de
Bâle

 Correspondance
 [email protected]
Mots
clés


situations
plurilingues;
relations
asymétriques;
(re)médiation
linguistique;
(re)médiation
(inter)culturelle;
stratégies
 de
(re)médiation;
renégociation
du
lien
social


Pour
citer
cet
article
:



Gohard‐Radenkovic,
A.,
Gremion,
 M.,
Veillette,
 J.
 et
Yanaprasart,
P.
(2012).
Stratégies
de
(re)médiation
dans
des
 situations
plurilingues.
Alterstice,
2(1),
3‐8.

(6)

Aline
Gohard‐Radenkovic,
Myriam
Gremion,
Josianne
Veillette
et
Patchareerat
Yanaprasart
 4


À
l’origine
de
cette
thématique



Le
lecteur
ne
peut
comprendre
la
raison
de
la
thématique
choisie
pour
ce
numéro
d’Alterstice
sans
la
resituer
dans
 le
temps
et
l’espace.
 En
effet,
 les
textes
sélectionnés
 ci‐dessous
sont
 issus
du
Colloque
de
 l’ARIC
qui
a
 eu
 lieu
 à
 l’Université
 de
 Fribourg
 du
 23
 au
 25
 août
 2010
 et
 a
 porté
 le
 titre
 «
Pratiques
 plurilingues
 –
 pratiques
 interculturelles?
Recherches
et
expériences
de
terrain
».


Pourquoi
 une
 telle
 interrogation?
 Pour
 rappel,
 depuis
 quelques
 années,
 l’ARIC,
 Association
 francophone
 et
 internationale
pour
la
recherche
interculturelle,
cherche
à
s’ouvrir
à
des
chercheurs
venant
d’autres
horizons
que
 les
quatre
pays
traditionnels
de
recrutement
francophone,
à
savoir
le
Canada,
la
France,
la
Belgique
et
la
Suisse.
S’y

 sont
rapidement
joints
des
chercheurs
du
Maghreb
et
d’Afrique
noire
et
l’arrivée
de
ces
membres
provenant
de
 pays
 moins
 francophones
 nous
 invite
 à
 repenser,
 dans
 le
 cadre
 de
 cette
 nouvelle
 donne,
 les
 pratiques
 de
 communication
à
la
fois
formelles
et
informelles.


La
 question
 des
 échanges
 scientifiques
 dans
 d’autres
 langues
 que
 la
 langue
 de
 communication
 officielle
 (ici
 le
 français)
a
été
encore
peu
thématisée,
alors
qu’elle
pourrait
être
prise
comme
objet
de
recherche
dans
le
champ
 même
 de
 l’interculturel.
 C’est
 pourquoi
 l’objectif
 du
 colloque
 qui
 s’est
 déroulé
 à
 l’Université
 bilingue
 (français/allemand)
de
Fribourg
en
Suisse,
pays
constitutionnellement
plurilingue,
a
été
de
réfléchir
à
l’articulation
 des
pratiques
interculturelles
et
des
pratiques
plurilingues
qui,
le
plus
souvent,
sont
traitées
de
manière
cloisonnée
 ou
dissociée.
Le
choix
du
lieu
ne
s’est
pas
fait
au
hasard,
car
il
a
donné
l’occasion
d’observer
in
vivo
comment
ces
 pratiques
de
communication
se
 confrontaient,
s’articulaient
et
se
construisaient
non
seulement
dans
les
réseaux
 scientifiques
 internationaux
 (et
 nationaux)
 mais
 aussi
 dans
 un
 contexte
 bi/plurilingue
 où
 interagissaient
 des
 chercheurs
 et
 des
 professionnels
 de
 divers
 domaines
 aux
 références
 proches
 ou
 différentes,
 elles‐mêmes
 enculturées.



Notre
 objectif
 premier
 a
 donc
 été
 de
 questionner
 la
 complexité
 de
 la
 communication
 dans
 des
 situations
 plurilingues
et
de
facto
pluriculturelles,
remettant
ainsi
en
question
certaines
visions
idéalisées
du
«
dialogue
entre
 les
cultures
»
et
de
la
vision
harmonieuse
de
 la
«
communication
interculturelle
»,
mais
 également
l’évidence
de
 l’«
intercompréhension
 linguistique
»
 à
 partir
 du
 moment
 où
 l’on
 se
 pense
 «
polyglotte
»
 et
 donc
 «
ouvert
 aux
 autres
cultures
».
Ces
conceptions
naïves
sont
désormais
dépassées
et
ces
discours
ordinaires
n’ont
plus
leur
place
 dans
le
débat
scientifique.



Ce
colloque
nous
a
aussi
permis
de
remettre
en
question
la
vision
manichéenne
–
et
contre‐productive
–
du
rapport
 entre
les
langues,
langue
«
dominante
»
contre
langue
«
dominée
»,
ce
qui
ne
tient
pas
compte
de
la
complexité
 des
 processus
 sous‐tendant
 toute
 communication
 inter‐individuelle
 et
 inter‐groupale.
 Par
 ailleurs,
 des
 analyses
 menées
par
des
sociolinguistes
héritiers
du
courant
appelé
«
langues
en
contact
versus
langues
en
conflit
»
(Calvet,
 2002;
Maurer,
2010)
ont
révélé
 les
contradictions
dans
ces
politiques
de
«
respect
de
 la
diversité
 linguistique
et
 culturelle
»
 et
 ont
 démontré
 qu’un
 excès
 de
 plurilinguisme
 pouvait
 tuer
 la
 représentativité
 des
 langues
 et
 des
 locuteurs,
voire
même
ouvrir
une
brèche
au
tout‐anglais
et
à
un
nouveau
type
de
monolinguisme
international.


Dans
cette
perspective
plurielle,
nous
avons
invité
chercheurs
et
praticiens
à
identifier
les
dimensions
explicites
et
 implicites
 des
 modalités
 de
 communication
 qui
 construisent
 le
 rapport
 à
 l’autre
 et
 à
 soi,
 dans
 des
 contextes
 plurilingues
 de
 fait
 ou
 de
 droit,
 dans
 des
 milieux
 académiques
 et
 professionnels,
 sur
 un
 plan
 national
 ou
 international.
 Ces
 tensions
 et
 ces
 obstacles
 à
 la
 compréhension
 peuvent
 être
 expliqués
 tant
 par
 la
 diversité
 des
 appartenances
 linguistiques,
 nationales
 ou
 institutionnelles,
 que
 par
 celle
 des
 ancrages
 disciplinaires
 et
 scientifiques,
 des
 cultures
 de
 recherche
 et
 professionnelles
 des
 acteurs,
 dont
 les
 principes,
 valeurs,
 traditions,
 croyances,
représentations
et
enjeux
peuvent
entrer
en
conflit...



(7)

Stratégies
de
(re)médiation
dans
des
situations
plurilingues
 5


Nous
 avons
 repris
 ces
 problématiques
 dans
 ce
 numéro,
 intitulé
Stratégies
 de
 (re)médiation
 dans
 des
 situations
 plurilingues,
en
axant
nos
réflexions
autour
du
questionnement
suivant
:



Quelles
stratégies
de
(re)médiations
sociolinguistiques
et
interculturelles
sont
élaborées
par
les
divers
acteurs
 dans
des
situations
marquées
par
toutes
sortes
de
pluralités
(linguistique,
culturelle,
disciplinaire,
académique,
 sociale,
professionnelle…)?



Conceptions
et
usages
de
la
notion
de
médiation



La
médiation,
issue
du
monde
diplomatique,
notamment
sous
forme
d’intervention
dans
des
conflits
armés,
s’est
 étendue
à
d’autres
secteurs
de
la
vie
quotidienne
et
professionnelle
(politique,
juridique,
scolaire,
médical...)
mais
 recourt
à
la
même
définition
:
faire
appel
à
une
personne
tierce
ou
à
un
organe
tiers
(à
la
position
postulée
neutre)
 dont
 le
 rôle
 serait
 de
 réconcilier
 les
 parties
 adverses
 et
 de
 trouver
 un
 compromis
 en
 vue
 d’instaurer
 une
 cohabitation
pacifique,
ou
du
moins
une
coexistence
possible,
entre
deux
individus,
deux
parties,
deux
groupes
ou
 deux
nations.


Toutefois,
cette
conception
traditionnelle
reste
insuffisante
pour
analyser
la
relation
à
l’autre.
En
effet,
cette
vision
 idéale
d’une
«
personne
tierce
neutre
»
ne
restitue
pas
la
complexité
des
processus
de
médiation
selon
Briant
et
 Palau
(1999),
notamment
dans
des
situations
marquées
par
l’usage
ou
le
recours
–
imposé
ou
improvisé
–
à
deux
 ou
 plusieurs
 langues.
 Les
 lieux
 de
 rencontres
 entre
 les
 individus
 en
 situation
 de
 communication,
 qu’elle
 soit
 formelle
ou
informelle,
sont
de
facto
investis
par
des
processus
de
négociation,
liés
à
des
relations
de
tension
ou
de
 conflit
identifiées.
Le
conflit
fait
partie
intégrante
de
la
dynamique
interculturelle
entre
les
sociétés,
les
groupes
et
 les
individus,
assurant
l’existence
même
de
la
société
ou
d’une
collectivité
(Simmel,
1995[1912]).



Ainsi,
nous
avons
pu
constater
dans
l’étude
de
récits
de
vie
d’interprètes
médiatrices
(Gohard‐Radenkovic,
Bera‐

Vuistiner
 et
 Veshi,
 2003)
 que
 le
 médiateur
 linguistique
 (dénommé
 à
 tort
 «
médiateur
 culturel
»
 ou
 même


«
médiateur
communautaire
»,
ce
qui
augmente
encore
la
confusion
entre
son
rôle
et
son
statut),
dans
son
rapport
 à
ses
compatriotes,
pouvait
lui‐même
être
à
la
source
d’incompréhensions,
de
malentendus,
de
tensions
voire
de
 conflits.
Car
cette
relation
de
médiation
s’inscrit
dans
une
relation
inter‐individuelle
elle‐même
enchâssée
dans
une
 relation
 institutionnelle
 ou
 organisationnelle
 asymétrique
 dont
 les
 dimensions
 implicites
 (politique,
 juridique,
 sociale,
éducative...)
sous‐tendent
–
si
ce
n’est
surplombent
–
les
rapports
entre
les
différents
protagonistes
de
la
 médiation
(Radenkovic,
2008).


Glissement
d’une
conception
(inter)culturelle
vers
une
conception
linguistique
de
la
médiation


Dès
les
années
1990,
ce
concept
de
médiation
est
lancé
dans
le
Cadre
européen
commun
de
référence,
la
notion
y
 étant
 abordée
 sous
 forme
 de
 compétences
 glosées
 génériquement
 comme
 «
conscience
 interculturelle
»,


«
aptitude
 interculturelle
»,
 «
savoir‐être
»,
 «
aptitudes
 à
 la
 découverte
»,
 etc.,
 mais
 en
 fait
 y
 étant
 réduite
 au
 contexte
 de
 traduction
 et
 d’interprétariat,
 instrumentalisant
 la
 communication
 en
 langues
 étrangères
 à
 des
 fins
 purement
fonctionnelles.



Plus
 récemment,
 en
 vue
 d’élaborer
 des
 critères
 standardisés
 d’évaluation
 s’appuyant
 sur
 le
 Guide
 pour
 l’élaboration
des
politiques
linguistiques
éducatives
en
Europe
(Conseil
de
l’Europe,
2008)promouvant
l’éducation
 plurilingue,
les
compétences
de
médiation
ont
été
définies
en
termes
d’interactions
uniquement
linguistiques
entre
 des
 usagers
 mobilisant
 des
 répertoires
de
 facto
 plurilingues
 à
 l’oral
 et
 l’écrit,
 pouvant
 néanmoins
 se
 révéler
 différents
selon
le
niveau
des
interlocuteurs
(Lenz
et
Berthele,
2010)
:


Dans
 le
 CECR,
 la
 médiation
 est
 l'une
 des
 quatre
 activités
 langagières
 fondamentales,
 outre
 la
 réception,
 la
 production
 et
 l'interaction.
La
médiation
comporte
à
la
fois
des
éléments
de
réception
et
de
production
mais
également
une
compétence
 particulière
 qui
 fait
 le
 lien
 entre
 la
 partie
 réceptive
 et
 les
 conditions
 spécifiques
 de
 la
 partie
 productive,
 c'est‐à‐dire,
 principalement,
 qui
 prend
 en
 compte
 les
 particularités
 du
 destinataire.
Les
 intermédiaires
 doivent
 être
 capables
 de
 déterminer
 le
 genre
 de
 langue
 et
 de
 communication
 que
 peut
 comprendre
 le
 destinataire;
 ils
 devraient
 avoir
 les
 moyens
 d'adapter
 (ajuster)
leur
comportement
communicatif
en
 conséquence.
Selon
la
 situation
 interpersonnelle,
les
 compétences
 interculturelles
joueront
un
rôle
plus
ou
moins
important.
[C’est
nous
qui
soulignons]

(8)

Aline
Gohard‐Radenkovic,
Myriam
Gremion,
Josianne
Veillette
et
Patchareerat
Yanaprasart
 6


À
ces
compétences
de
médiation
identifiées,
à
supposer
même
que
l’on
puisse
les
évaluer
(voir
Zarate
et
Gohard‐

Radenkovic,
2004),
s’adjoindraient
donc
à
l’occasion
des
compétences
interculturelles
(voir
citation
ci‐dessus),
mais
 dont
on
ne
voit
pas
bien
l’articulation
avec
les
compétences
dites
de
médiation
qui
semblent
essentiellement
issues
 de
 l’intercompréhension
 linguistique
 et
 de
 (bonnes)
 pratiques
 collaboratives,
 à
 caractère
 intuitif,
 entre
 les
 protagonistes
en
interaction.


Dans
les
deux
cas,
nous
constatons
que
ces
conceptions,
reposant
implicitement
sur
une
conception
volontariste
 du
 plurilinguisme,
 notamment
 dans
 les
 eurodiscours,
 amènent
 à
 la
 décontextualisation
 (politique,
 économique,
 sociale,
historique)
des
situations
de
communication
en
langues
étrangères,
à
la
dépersonnalisation
des
individus
et
 à
l’ignorance
de
leurs
capitaux,
à
l’«
évidence
»
pour
les
usagers
en
présence
de
recourir
à
un
répertoire
plurilingue,
 ainsi
 qu’à
 la
 dissociation
 entre
 compétences
 linguistiques
 et
 compétences
 interculturelles,
 ainsi
 qu’entre
 compétences
interculturelles
et
compétences
de
médiation.



Pourtant,
dans
le
cadre
d’un
projet
de
recherche
au
Conseil
de
l’Europe
entre
2000
et
2004,
Zarate
(avec
Gohard‐

Radenkovic,
 Lussier
 et
 Penz)
 a
 largement
 démontré
 cette
 occultation
 à
 la
 fois
 de
 l’«
épaisseur
»
 des
 enjeux
 interpersonnels
 dans
 la
 médiation
 et
 des
 rapports
 de
 force
 entre
 les
 langues,
 qui
 sont
 héritées
 des
 contextes,
 éléments
qui
sont
partie
prenante
de
toute
situation
de
communication
:


Ce
 faisant,
 elle
 [la
 notion
 de
 médiation]
 se
 trouve
 limitée
 à
 une
 activité
 de
 reformulation
 derrière
 laquelle
 s’effacent
 les
 enjeux
de
la
communication
interculturelle
qui
occultent
les
dysfonctionnements
d’une
communication
entre
partenaires
se
 référant
à
des
systèmes
de
valeurs
différents.


La
médiation
:
un
lieu
d’observation
des
processus
de
renégociation
du
lien
social


Au‐delà
de
cette
conception
idéalisée,
standardisée
voire
idéologisée
de
la
communication,
nous
rejoignons
Briant
 et
Palau
(1999),
lorsqu’ils
définissent
la
médiation
comme
un
mécanisme
de
régulation
ayant
une
double
nature,
à
 la
fois
«
sociale
–
ou
plutôt
sociétale
–
et
inter‐individuelle
»
:


Si
la
médiation
se
définit
bien
comme
une
mise
en
relation
entre
deux
termes
ou
de
deux
êtres,
on
dira
que,
du
point
de
vue
 des
 sciences
 sociales,
 elle
 est
 aussi
 une
 mise
 en
 relation
 d’un
 terme,
 la
 société,
et
d’un
 être,
 l’individu.
 C’est
 pourquoi
 la
 définition
proposée
au
départ
doit
être
modifiée
si
l’on
se
place
dans
la
perspective
des
sciences
sociales.
La
médiation
doit
 se
concevoir
comme
la
mise
en
relation
de
deux
termes
et
de
deux
êtres,
les
individus
entre
eux
d’un
côté,
et
la
société
de
 l’autre.
 Toute
 médiation
 est
 en
 effet
 historique,
 située
 et
 charrie
 des
 représentations
 sociales
 dont
 les
 médiés
 et
 les
 médiateurs
sont
porteurs.
La
médiation
est
donc
double,
sociale
ou
«
sociétale
»
d’une
part,
et
inter‐individuelle
de
l’autre.


Cette
dualité
n’est
cependant
pas
toujours
consciente
chez
ces
acteurs
ou
théoriciens
puisque
la
neutralité
de
la
médiation
 […]
 est
 souvent
 évoquée
 comme
 l’une
 des
 vertus
 premières.
 La
 présence
 de
 la
 société
 et
 de
 ses
 représentations
 dans
 la
 médiation
peut
en
 effet
 être
soit
 «
manifeste
»,
c’est‐à‐dire
comprise
 et
voulue,
 soit
 «
latente
»,
à
 savoir
«
ni
comprise
 ni
 voulue
»
(42).
[ce
sont
les
auteurs
qui
soulignent]


Si
la
notion
de
médiation
est
désormais
un
concept
opératoire
utilisé
dans
un
grand
nombre
de
domaines,
comme
 en
 linguistique
 appliquée,
 didactique
 des
 langues
 et
 cultures,
 psychologie,
 pédagogie,
 anthropologie
 ou
 (psycho)sociologie
(entre
autres),
elle
recouvre
en
revanche
des
conceptions
aussi
diverses
que
floues.
D.
Lévy
en
 perçoit
toutefois
l’intersection
dans
la
notion
de
«
lien
social
»
:


Il
apparaît
que
c’est
le
lien
social,
en
corrélation
avec
celui
d’éducation
dans
un
univers
mondial
de
communication
(où
des
 forces
 antagonistes
 et
 inégales
 s’exercent
 en
 faveur
 de
 la
 globalisation
 et
 de
 la
 conservation
 identitaire),
 qui
 légitime
 la
 médiation
dans
des
domaines
qui
ne
sont
ni
celui
de
la
souffrance,
ni
celui
de
la
guerre,
mais
qui
les
côtoient
concrètement
 ou
par
le
biais
de
la
communication
(Lévy
et
Zarate,
2003,
p.
12‐13).


Dans
 l’identification
 des
 lieux
 de
 médiation
 et
 de
 remédiation
 avec
 l’autre,
 notamment
 en
 mobilisant
 des
 ressources
langagières
et
relationnelles
diversifiées,
nous
retiendrons
la
définition
que
l’auteur

en
donne
:
«
lieu
de
 passage,
lieu
de
transition,
lieu
de
séparation,
lieu
de
distanciation
»
:



«
une
 approche
 spatiale
 multiple
»
:
 médiation
 comme
 lieu
 et
 occasion
 de
 la
 transition
 d’un
 monde
 à
 l’autre
 où
 l’on
 aménage
 des
 intervalles,
 des
 silences
 propédeutiques,
 des
 modèles
 provisoires;
 lieu
 de
 passage
 où
 on
 pose
 un
 regard


(9)

Stratégies
de
(re)médiation
dans
des
situations
plurilingues
 7


différent
sur
les
objectifs
et
les
gens;
lieu
et
instrument
de
la
séparation,
de
la
distanciation
où
on
s’efforce
de
se
dégager
 des
rapprochements
trompeurs
et
où
émergent
de
nouveaux
savoirs
(Lévy,
p.
14‐15).


Ces
définitions
désenclavent
une
conception
de
 la
 médiation
d’une
relation
à
l’autre
qui
s’inscrirait
uniquement
 dans
 le
 conflit.
 Elles
 permettent
 d’investir
 d’autres
 lieux,
 moins
 visibles,
 vecteurs
 de
 catégorisations
 discriminatoires
et
de
séparations,
mais
aussi
lieux
de
renégociations
politiques,
sociales,
statutaires,
culturelles,
à
 travers
des
stratégies
langagières
verbales
et
non
verbales,
ainsi
que
des
dynamiques
de
distanciation
où
peut
se
 construire
 un
 autre
 rapport
 à
 l’autre,
 postulé
 différent,
 dans
 un
processus
 maïeutique
 de
 connaissance
 et
 de
 (re)connaissance
(Gohard‐Radenkovic,
2006).


Principes
fondateurs
du
numéro


Il
n’est
pas
question
dans
ce
numéro
de
prédéfinir
ce
qu’est
la
médiation…
car
on
ne
peut
pas
définir
des
processus
 de
co‐construction,
de
déconstruction
et
de
reconstruction
qui
se
révèlent
inconstants,
fluides
et
instables
et
dont
 l’analyse
nécessite
prudence,
observation
et
distance.
Nous
postulons
néanmoins
que,
selon
le
contexte
politico‐

linguistique
et
son
histoire,
selon
la
situation
de
communication
et
sa
finalité,
selon
les
individus
ou
les
groupes
en
 présence,
selon
 leur
statut
ou
leur
position,
 selon
leurs
enjeux,
leurs
objectifs,
leurs
représentations,
selon
 leurs
 ressources
linguistiques,
leurs
capitaux
sociaux
et
culturels,
les
uns
et
les
autres
vont
recourir
–
consciemment
ou
 non
–
à
des
stratégies
de
renégociation
de
leur
rapport
à
l’autre
différentes
sur
le
court,
le
moyen
ou
le
long
terme.



Nous
investiguerons
ces
processus
de
(re)médiation
in
vivo,
dans
diverses
«
situations
plurilingues
»
qu’il
nous
reste
 à
définir,
d’une
part
dans
le
domaine
de
la
recherche
et
des
échanges
scientifiques,
d’autre
part
dans
le
domaine
 de
l’éducation
et
de
la
formation1.


Axes
de
la
réflexion


Stratégies
de
(re)médiation
des
acteurs
en
recherche
et
en
communication
scientifique



Dans
 ce
 premier
 axe,
 les
 auteures
 se
 sont
 intéressées
 à
 l’impact
 des
 politiques
 linguistiques,
 des
 héritages
 et
 pratiques
 académiques,
 des
 hiérarchies
 institutionnelles,
 etc.
 sur
 les
 modalités
 de
 recherche
 et
 sur
 la
 communication
scientifique,
sur
les
traditions
scientifiques
et
les
pratiques
institutionnelles
en
deux
ou
plusieurs
 langues,
en
interrogeant
les
modes
de
transmission,
de
circulation
des
savoirs
et
concepts
véhiculés
par
les
acteurs
 du
 monde
 de
 la
 recherche
 (appliquée).
 Pour
 ce
 faire,
 elles
 ont
 analysé
 les
 stratégies
 de
 négociation
 et
 de
 (re)médiation
 qu’elles
 ont
 elles‐mêmes
 élaborées
 ou
 observées
 au
 cours
 de
 situations
 de
 traduction,
 d’interprétariat,
 de
 transmission,
 de
 collaboration,
 d’échanges,
 de
 débats,
 dans
 des
 situations
 de
 pluralité
 linguistique
et
culturelle.
Il
s’agit
des
textes
de
Tania
Ogay
sur
la
pluralité
des
langues
et
des
cultures,
de
Michèle
 Vatz‐Laaroussi
sur
les
médiations
interculturelles,
de
Silvia
Melò‐Pfeifer
sur
la
recherche
plurilingue
en
didactique
 des
langues
et
enfin
de
Marie‐Anne
Broyon,
Anahy
Gajardo,
Myriam
Gremion
et
Nilima
Changkakoti
sur
l’analyse
 de
terrains
de
recherche
scientifique.


Stratégies
de
(re)médiation
des
acteurs
en
éducation
et
en
formation



Dans
 ce
 second
 axe,
 les
 auteures
 se
 sont
 appuyées
 sur
 l’observation
 et
 l’analyse
 de
 recherches‐actions,
 d’expérimentations,
 de
 dispositifs
 mis
 en
 place
 dans
 le
 cadre
 de
 politiques
 nationales
 ou
 régionales
 visant
 à
 (re)légitimer
 des
 langues
 minoritaires
 ou
 minorées,
 à
 promouvoir
 le
 bi/plurilinguisme
 dans
 des
 régions
 en
 côtoiement
linguistique
ou
frontalières
dans
les
domaines
de
l’éducation
et
de
la
formation.
Pour
ce
faire,
elles
se
 sont
 préoccupées
 d’identifier
 les
 stratégies
 de
 (re)médiations
 linguistiques,
 sociales,
 politiques,
 statutaires,
 identitaires,
 etc.,
 élaborées
 par
 les
 individus,
 les
 familles,
 les
 groupes
 en
 situation
 de
 cohabitation
 et/ou
 de
 mobilité.
 Il
 s’agit
 des
 textes
 de
 Claudine
 Brohy
 sur
 les
 rapports
 entre
 «
petites
»
 et
 «
grandes
»
 langues,
 de
 Jacqueline
 Breugnot
 sur
 la
 construction
 des
 espaces
 frontaliers
 européens,
 d’Isabelle
 Puozzo
 Capron
 sur
 le
 bilinguisme
parfait
et
l’éducation
plurilingue
en
Vallée
d’Aoste.


1
Nous
avons
sélectionné
ces
domaines
sachant
que
la
même
thématique,
issue
du
même
colloque,
a
été
traitée
à
part
dans
les


domaines
du
professionnel,
du
social
et
du
politique
par
Elaine
Costa
Fernandez
et
Odette
Lescarret,
dans
leur
ouvrage
collectif
 De
la
diversité
linguistique
aux
pratiques
interculturelles
(Espaces
interculturels/L’Harmattan).


(10)

Aline
Gohard‐Radenkovic,
Myriam
Gremion,
Josianne
Veillette
et
Patchareerat
Yanaprasart
 8


Le
contrepoint
final
a
pour
fonction
de
ne
pas
s’aligner
sur
les
textes
du
numéro,
mais
de
prendre
de
la
distance
ou
 carrément
 leur
 contre‐pied,
 à
 la
 fois
 en
 écho
 et
 en
 écart
 avec
 les
 voix
 des
 auteurs
 précédents.
 Il
 aura
 ici
 pour
 fonction
d’interroger,
à
travers
la
contrevoix
d’Aline
Gohard‐Radenkovic,
le
«
plurilinguisme
»
dans
tous
ses
états,
 les
origines
et
les
conséquences
de
sa
légitimation
sur
le
domaine
des
langues
et
des
cultures
étrangères,
et
plus
 largement
celui
de
la
recherche
et
de
la
formation,
ainsi
que
sur
les
divers
acteurs
de
l’institution,
leurs
enjeux
et
 leurs
pratiques.


Références
bibliographiques


Briant
(de),
V.
et
Palau,
Y
(1999).
La
médiation.
Paris
:
Nathan.



Calvet,
L.‐J.
(2002).
Le
marché
aux
langues.
Paris
:
Plon.


Conseil
de
l’Europe.
(2008).
Guide
pour
l’élaboration
des
politiques
linguistiques
éducatives
en
Europe.
De
la
 diversité
linguistique
à
l’éducation
plurilingue.
Strasbourg
:
Conseil
de
l’Europe.


Gohard‐Radenkovic,
A.
(2006).
La
relation
à
l'altérité
en
situation
de
mobilité
dans
une
perspective
anthropologique
 de
la
communication
(habilitation
à
diriger
des
recherches).
Université
Lumière‐Lyon
II.


Gohard‐Radenkovic,
A.,
Bera‐Vuistiner,
M.
et
Veshi,
D.
(2003).
Quelle
est
la
perception
des
«
interprètes
 médiateurs
culturels
»
de
leur
rôle
et
de
leurs
compétences?.
Dans
Lévy,
D.
et
Zarate,
G.
(coord.),
La
 médiation
et
la
didactique
des
langues
et
des
cultures
(p.
58‐70).
Paris
:
FIPF/CLÉ
international
(coll.


Recherches
et
Applications
/
Le
français
dans
le
monde).


Lenz,
P.
et
Berthele,
R.
(2010).
Prise
en
compte
des
compétences
plurilingue
et
interculturelle
dans
l’évaluation.


Étude
satellite
n°2.
Strasbourg
:
Conseil
de
l’Europe.


Lévy,
D.
et
Zarate,
G.
(coord.)
(2003).
La
médiation
et
la
didactique
des
langues
et
des
cultures.
Paris
:FIPF/CLÉ
 international
(coll.
Recherches
et
Applications
/
Le
français
dans
le
monde).

Maurer,
B.
(2010).
Enseignement
des
langues
et
construction
européenne.
Le
plurilinguisme,
une
nouvelle
idéologie
 dominante.
Paris
:
Éditions
des
Archives
contemporaines.


Radenkovic,
M.
(2008).
L'interprétariat
en
milieu
social
:
une
relation
asymétrique
dans
une
médiation
de
sens


«
communs
»?
Dans
L’«
interprétariat
»
dans
le
nord
et
l’est
de
la
Romandie
:
analyse
des
interactions
dans
 les
institutions
de
la
santé,
du
social
et
de
l’éducation,
Rapport
final
(mai
–
Subside
FNS‐DORE).


Neuchâtel/Berne/Jura
:
Haute
École
Arc
Santé.


Simmel,
G.
(1995[1912]).
Le
conflit.
Paris
:
Circé/Poche.


Zarate,
G.
et
Gohard‐Radenkovic,
A.
(2004).
La
reconnaissance
des
compétences
interculturelles
:
de
la
grille
à
la
 carte.
Paris
:
Didier.
(coll.
Les
cahiers
du
CIEP)


Zarate,
G.,
Gohard‐Radenkovic,
A.,
Lussier,
D.
et
Penz,
H.
(2003‐2004).
Médiation
culturelle
et
didactique
des
 langues.
Graz
:
Conseil
de
l'Europe.


(11)

ARTICLE
THÉMATIQUE

Pluralité
des
langues
et
des
cultures
:
quatre
expériences
institutionnelles,
une
 même
quête
d’équilibre
dans
la
tension
entre
égalité
et
diversité

Tania
Ogay1
 


Résumé



Comment
 articuler
 pluralité
 des
 langues
 et
 des
 cultures?
 Comment
 assurer
 la
 communication
 entre
 des
 interactants
 aux
 langues
 premières
 et
 aux
 références
 culturelles
différentes?
 Trois
 contextes
 institutionnels
 pratiquant
le
bilinguisme
selon
la
stratégie
de
l’intercompréhension
sont
discutés
en
regard
des
questions
posées
 par
 un
 quatrième
 contexte,
 une
 association
 scientifique
 internationale
 qui
 a
 adopté
 la
 stratégie
 de
 la
 communication
via
une
lingua
franca,
en
l’occurrence
 le
français.
La
 comparaison
et
la
discussion
de
 ces
quatre
 contextes
montre
la
distance
qu'il
peut
y
avoir
entre
les
discours
prônant
la
diversité
et
les
actes
des
individus
dans
 les
 situations
 d’interactions.
 La
 communication
 plurilingue
 est
 exigeante
 et
 demande
 des
 efforts
 importants
 et
 constants,
de
l’institution
comme
des
individus
censés
la
pratiquer
au
quotidien.
Communiquer
grâce
à
une
lingua
 franca
apparaît
comme
une
solution
réaliste
lorsque
les
moyens
sont
limités.
Il
convient
cependant
d’expliciter
le
 statut
de
la
langue
choisie
comme
langue
de
communication,
en
la
déshabillant
de
sa
fonction
d’expression
et
de
 transmission
d’une
culture
pour
la
limiter
à
sa
fonction
instrumentale.


Rattachement
de
l’auteure


1Département
des
Sciences
de
l’éducation,
Université
de
Fribourg,
Fribourg,
Suisse
 Correspondance


[email protected]Mots
clés


plurilinguisme;
bilinguisme;
intercompréhension;
Suisse;
associations;
dialectique

 Pour
citer
cet
article
:



Ogay,
 T.
 (2012).
 Pluralité
 des
 langues
 et
 des
 cultures
 :
 quatre
 expériences
 institutionnelles,
 une
 même
 quête
 d’équilibre
dans
la
tension
entre
égalité
et
diversité.
Alterstice,
2(1),
9‐16.

(12)

Tania
Ogay 10


Introduction


Après
un
certain
nombre
d’années
d’activité
dans
le
domaine
de
la
recherche
et
de
la
formation
interculturelles,
il
 m’arrive
malgré
tout
encore
souvent
d’expérimenter
la
difficulté
de
la
communication
interculturelle,
d'autant
plus
 lorsque
mon
interlocuteur
et
moi
devons
jongler
avec
plusieurs
langues.
Mais
est‐ce
vraiment
«
d'autant
plus
»?
En
 quoi
 est‐il
 avantageux
 d'utiliser
 une
 même
 langue
 dans
 une
 interaction
 alors
 qu'on
 ne
 partage
 pas
 les
 mêmes
 références
 culturelles?
 Il
 y
 a
 peut‐être
 aussi
 des
 pièges?
 Comment
 la
 diversité
 culturelle
 s’articule‐t‐elle
 avec
 la
 diversité
 linguistique
 et
 de
 quelles
 solutions
 disposent
 les
 individus
 et
 les
 institutions
 pour
 gérer
 ces
 deux
 dimensions
de
diversité?
Avec
quels
résultats
du
point
de
vue
de
l’efficacité
de
la
communication?



En
toute
logique,
la
combinaison
dans
une
situation
d’interaction
de
la
dimension
de
la
diversité
des
langues
avec
 celle
de
la
diversité
des
cultures
donne
quatre
configurations
:


• Les
 interactants
 sont
 reconnus
 comme
 partageant
 les
 mêmes
 références
 culturelles
 et
 utilisent
 la
 même
 langue
dans
 l’interaction.
 Nous
 nous
 trouvons
 ici
 dans
 la
 configuration
 –
 probablement
 mythique
 –
 de
 la
 communication
intraculturelle.


• Les
interactants
sont
reconnus
comme
partageant
les
mêmes
 références
culturelles
et
utilisent
des
langues
 différentes
dans
l’interaction.
Il
s’agit
ici
d’une
configuration
difficile
à
se
représenter
a
priori,
tant
le
lien
entre
 langue
et
culture
est
fort
et
marque
les
esprits.
Pourtant,
cette
configuration
existe
et
correspond
notamment
 aux
États
plurilingues,
comme
la
Suisse.
Cette
configuration
nous
rappelle
la
complexité
de
la
culture
qui
ne
 peut
être
pensée
sur
un
seul
niveau,
reliant
de
façon
univoque
et
exclusive
l’appartenance
à
une
communauté
 linguistique
à
l’identité
culturelle
«
correspondante
».



• Les
 interactants
 sont
 reconnus
 comme
 ayant
 des
 références
 culturelles
 différentes
 et
 utilisent
 la
 même
 langue
dans
l’interaction.
De
plus
en
plus
fréquente
dans
le
monde
globalisé
actuel,
cette
combinaison
doit
 encore
 être
 précisée
:
 la
 langue
 utilisée
 dans
 l’interaction
 est‐elle
 une
 langue
 étrangère
 pour
 tous
 les
 interactants
(par
exemple
dans
une
réunion
internationale
réunissant
des
locuteurs
de
langues
diverses
mais
 non
 anglophones,
 qui
 choisissent
 cependant
 l’anglais
 comme
 langue
 commune),
 ou
 alors
 la
 langue
 de
 communication
 est‐elle
 une
 langue
 étrangère
 seulement
 pour
 une
 partie
 d’entre
 eux
 (dans
 cette
 réunion
 internationale,
 certains
 participants
 viennent
 de
 pays
 anglophones)
 ?
 Ceux
 pour
 qui
 la
 langue
 de
 communication
est
une
langue
étrangère
sont‐ils
majoritaires
ou
minoritaires
dans
la
situation
d’interaction
?


• Les
 interactants
 sont
 reconnus
 comme
 ayant
 des
 références
 culturelles
 différentes
 et
 utilisent
 des
 langues
 différentes
dans
l’interaction
:
cette
combinaison
représente
le
«
tout
pluri
»,
le
pari
extrême
de
la
diversité.


Un
parti
tentant
pour
qui
travaille
dans
«
l’interculturel
»,
mais
à
quel
prix?


Pour
examiner
 le
potentiel
de
 ces
différentes
 combinaisons
entre
diversité
des
langues
 et
diversité
des
cultures,
 quatre
 contextes
 institutionnels
 seront
 présentés
 et
 discutés.
 Il
 ne
 s’agit
 pas
 là
 du
 fruit
 d’observations
 systématiques
réalisées
dans
cette
intention
mais
de
mon
expérience
personnelle,
à
différents
moments
de
mon
 parcours
personnel
et
intellectuel.
Chacun
de
ces
contextes
m’a
permis
en
son
temps
d’avancer
dans
ma
réflexion.


Les
exposer
ensemble
ici
me
permet
de
porter
un
regard
critique
sur
les
solutions
qui
sont
prônées
pour
articuler
 diversité
 des
 langues
 et
 des
 cultures,
 et
 ainsi
 de
 mieux
 saisir
 les
 enjeux
 des
 choix
 linguistiques
 qui
 se
 posent
 actuellement
dans
le
dernier
contexte
analysé.


Quatre
contextes
institutionnels
aux
prises
avec
la
diversité
des
langues
et
des
cultures
 Premier
cas
:
une
Université,
au
bilinguisme
revendiqué


L’Université
de
Fribourg,
en
Suisse,
est
située
à
la
«
frontière
des
langues
»
entre
l’allemand
et
le
français,
les
deux
 langues
nationales
les
plus
parlées
de
Suisse
(selon
les
dernières
données
disponibles,
datant
du
recensement
de
 2000,
64
%
de
la
population
déclarait
avoir
l’allemand
comme
langue
principale,
20
%
le
français,
6
%
l’italien,
1
%
 le
romanche
–
la
seule
langue
qui
ne
soit
pas
partagée
avec
un
pays
voisin
–
et
9
%
d’autres
langues1).
Il
serait
trop


1
http://www.bfs.admin.ch/bfs/portal/fr/index/themen/01/05/blank/key/sprachen.html


(13)

Pluralité
des
langues
et
des
cultures
:
quatre
expériences
...
 11


long
ici
de
présenter
comment
la
Suisse
gère
son
plurilinguisme
(voir
par
exemple
Gohard‐Radenkovic,
2007;
Grin,
 2010).
Je
ne
mentionnerai
que
 le
principe
de
territorialité
des
langues,
qui
fait
 correspondre
un
territoire
à
une
 langue
et
définit
ainsi
la
langue
qui
est
utilisée
par
les
institutions
publiques,
au
nombre
desquelles
les
institutions
 chargées
 de
 l’éducation
 et
 de
 la
 formation.
 Ainsi,
 lorsque
 l’Université
 de
 Fribourg
 se
 qualifie
 avec
 fierté
 de


«
bilingue
»,
 elle
 fait
 référence
 au
 bilinguisme
 de
 l’institution
 qui,
 se
 trouvant
 à
 la
 frontière
 entre
 le
 territoire
 francophone
 (Suisse
 romande)
 et
le
territoire
germanophone
(Suisse
alémanique),
fonctionne
avec
deux
langues
 officielles,
l’allemand
et
le
français.
Elle
ne
se
réfère
pas
au
bilinguisme
(voire
plus,
ou
moins)
des
individus,
qui
ne
 recouvre
pas
nécessairement
le
bilinguisme
institutionnel,
tant
s’en
faut.
Comme
cela
est
habituellement
pratiqué
 en
Suisse
au
niveau
fédéral,
la
communication
est
gérée
selon
le
principe
de
l’intercompréhension
(Capucho,
2008),
 plus
précisément
selon
le
«
modèle
suisse
d’intercompréhension
»
(Lüdi,
2006,
p.
183)
:
chacun
doit
pouvoir
parler
 sa
 langue
 (sous‐entendu,
 les
 langues
 officielles
 uniquement)
 et
 comprendre
 celle
 de
 l’autre.
 Toute
 personne
 travaillant
à
l’Université
de
Fribourg
est
ainsi
censée
avoir
une
maîtrise
suffisante
des
deux
langues
officielles
(pour
 les
étudiants,
cela
peut
être
très
différent
selon
les
disciplines
qui
permettent
souvent
des
études
dans
une
seule
 langue).
 Chaque
 document
 institutionnel
 doit
 exister
 en
 version
 française
 et
 en
 version
 allemande.
 Il
 n’existe
 pourtant
 à
 ce
 jour
 encore
 aucun
 service
 de
 traduction
 à
 disposition
 des
 collaborateurs,
 ce
 qui
 reviendrait
 à
 admettre
que
le
bilinguisme
de
l’institution
n’est
pas
nécessairement
celui
de
ses
acteurs.



Après
quelques
années
dans
cette
institution,
il
m’apparaît
que
le
bilinguisme
de
l’Université
de
Fribourg
est
avant
 tout
 un
 bilinguisme
 institutionnel
 revendiqué,
 considéré
 comme
 allant
 de
 soi,
 mais
 pas
 vraiment
 un
 bilinguisme
 réfléchi
 et
 pleinement
 réalisé.
 Il
 serait
 d’ailleurs
 intéressant
 de
 procéder
 à
 une
 observation
 systématique
 des
 modes
de
travail
des
employés
de
l’Université
afin
de
voir
si
ce
fonctionnement
en
deux
langues
n’entraîne
pas
des
 réticences
à
 la
 collaboration
avec
des
 collègues
de
 l'autre
 groupe
linguistique,
des
fonctionnements
en
parallèle
 alors
qu’ils
auraient
pu
ou
dû
être
concertés.
Il
est
par
ailleurs
étonnant
de
voir
combien
il
est
peu
fait
référence
au
 bilinguisme
 lorsqu’il
s’agit
de
comprendre
les
raisons
d’un
conflit
ou
d’un
projet
qui
ne
produit
pas
les
résultats
 escomptés.



Si
 la
 question
 de
 l’utilisation
 de
 deux
 langues
 différentes
 est
 rarement
 thématisée
 lorsqu’il
 s’agit
 d’analyser
 des
 situations
 de
 communication,
 on
 se
 doute
 que
 la
 dimension
 interculturelle
 l’est
 encore
 moins.
 L’Université
 de
 Fribourg
 est
 ici
 la
 digne
 fille
 de
 la
 Confédération
 helvétique,
 qui
 envisage
 sa
 diversité
 uniquement
 sous
 l’angle
 linguistique
:
il
n’est
question
que
de
groupes
linguistiques
et
de
compréhension
interlinguistique,
au
grand
jamais
 de
groupes
culturels
et
d’interculturalité.
Comme
le
note
aussi
Gohard‐Radenkovic
(2007),
la
dimension
culturelle
 et
interculturelle
n’est
réservée
 en
Suisse
qu’aux
communautés
immigrées.
Cette
perception
 en
termes
de
seuls
 groupes
 linguistiques
 ne
 manque
 jamais
 d’étonner
 mes
 collègues
 canadiens
 francophones
 qui
 quant
 à
 eux
 n’hésitent
pas
à
se
présenter
comme
un
groupe
«
ethnolinguistique
»,
voire
même
«
ethnique
»
(voir
par
exemple
 Duquette,
2004),
des
termes
qui
choqueraient
en
Suisse.
Bien
que
tous
deux
des
États
fédéraux
et
multilingues,
le
 Canada
 et
 la
 Suisse
 représentent
 des
 contextes
 très
 différents,
 aux
 sensibilités
 à
 la
 dimension
 culturelle
 et
 aux
 revendications
 identitaires
très
différentes.
 Ainsi,
 en
Suisse
et
à
 l’Université
de
 Fribourg,
on
fait
comme
s’il
 était
 possible
 de
 parler
 des
 langues
 différentes
 sans
 développer
 également
 des
 significations
 et
 des
 références
 culturelles
différentes.
Quel
tollé
et
quelle
incompréhension
si,
au
lieu
de
se
revendiquer
«
l’Université
bilingue
»,
 l’Université
 de
 Fribourg
 se
 revendiquait
 «
l’Université
 biculturelle
»!
 L’Université
 de
 Fribourg
 est
 ainsi
 un
 bel
 exemple
du
deuxième
cas
de
figure
de
combinaison
entre
diversité
des
langues
et
des
cultures,
tout
comme
l'est
 d'ailleurs
le
cas
suivant.



Deuxième
cas
:
une
association
scientifique,
nationale
et
plurilingue


Il
s’agit
ici
non
plus
d’une
institution
ancrée
dans
un
contexte
local,
mais
d’un
réseau
de
chercheurs,
intéressés
aux
 approches
interculturelles
de
l’éducation
et
qui
vivent
dans
les
différentes
régions
linguistiques
de
la
Suisse
(à
vrai
 dire,
principalement
en
Suisse
romande,
francophone,
et
en
Suisse
alémanique,
germanophone).
Ce
réseau,
appelé


«
Groupe
de
travail
Éducation
interculturelle
de
la
Société
Suisse
de
Recherche
en
Éducation
(SSRE)
»,
dont
j’assure
 la
coordination
depuis
quelques
années,
sert
de
lieu
d’échange
d’informations
et
organise
parfois
des
rencontres
 scientifiques.
 Avec
 quelque
 peine,
 car
 il
 est
 malheureusement
 difficile
 de
 mobiliser
 ensemble
 les
 membres
 des
 différentes
régions
linguistiques.


(14)

Tania
Ogay 12


Comme
 il
 est
 habituel
 en
 Suisse,
 ce
 groupe
 plurilingue
 fonctionne
 sur
 le
 principe
 de
 l’intercompréhension,
 en
 allemand,
français
et
italien
(celui‐ci
étant
en
réalité
très
peu
utilisé,
le
groupe
de
travail
ne
comptant
que
de
très
 rares
membres
de
la
Suisse
italophone).
Il
faut
bien
l’avouer,
il
n’y
a
pas
que
le
manque
de
disponibilité
qui
puisse
 expliquer
 la
 difficulté
 à
 mobiliser
 les
 membres
 de
 ce
 groupe
 de
 travail
 pour
 des
 activités
 communes.
 Loin
 du
 stéréotype
des
Suisses
polyglottes,
il
s’avère
que
seule
une
minorité
de
chercheurs
se
sent
à
l’aise
dans
la
pratique
 de
l’intercompréhension
en
français
et
allemand,
et
encore
moins
si
on
y
ajoute
l’italien.
Et
ceci
alors
que
la
plupart
 ont
 fait
 leur
 scolarité
 en
 Suisse
 et
 ont
 donc
 étudié
 au
 moins
 deux
 langues
 nationales.
 Un
 recensement
 de
 la
 recherche
en
éducation
interculturelle
en
Suisse,
réalisé
par
plusieurs
membres
–
francophones
–
de
ce
groupe
de
 travail,
avait
ainsi
montré
d’importantes
différences
dans
la
recherche
pratiquée
en
Suisse
romande
et
en
Suisse
 alémanique
 (Ogay
 et
 collab.,
 2008).
 Cela
 se
 retrouve
 également
 dans
 les
 références
 bibliographiques
 que
 nous
 utilisons
dans
nos
publications
:
les
chercheurs
de
Suisse
alémanique
se
réfèrent
aux
publications
allemandes,
et
 leurs
collègues
de
Suisse
romande
aux
publications
françaises,
ce
n’est
que
sur
les
publications
en
anglais
que
nous
 nous
retrouvons
(et
encore).
Les
chercheurs
travaillant
sur
l’interculturalité
auraient‐ils
de
la
difficulté
à
la
mettre
 en
pratique?


Troisième
cas
:
une
organisation
non
gouvernementale
de
jeunesse,
au
niveau
international
et
national
 Des
quatre
cas
que
j’ai
choisi
d’examiner
ici,
celui‐ci
est
le
seul
qui
relève
d’une
expérience
passée.
Il
s’agit
de
mon
 activité
 de
 bénévole
 (au
 niveau
 romand,
 puis
 national
 et
 international)
 dans
 une
 organisation
 de
 jeunesse,
 ICYE
 (International
 Cultural
 Youth
 Exchange),
 permettant
 à
 des
 jeunes
 de
 tous
 les
 continents
 de
 passer
 une
 année
 d’échange
dans
un
autre
pays.



Au
niveau
international,
on
y
retrouve
la
troisième
comme
la
quatrième
des
combinaisons
entre
diversité
culturelle
 et
linguistique
identifiées
précédemment
:
dans
les
échanges
formels,
la
communication
se
passait
dans
la
langue
 officielle
 de
 l’association,
 l’anglais,
 qui
 permettait
 ainsi
 à
 ces
 personnes
 venant
 de
 contextes
 linguistiques
 et
 culturels
 très
 divers
 de
 communiquer
 dans
 une
 langue
 commune.
 Mais
 il
 n’était
 pas
 rare
 dans
 les
 moments
 informels
 d’assister
 à
 ce
 «
tout
 pluri
»
 de
 la
 quatrième
 dimension
 qui
 combine
 communication
 interculturelle
 et
 plurilingue.
 J’ai
 ainsi
 pu
 faire
 l’expérience
 des
 apports
 et
 difficultés
 d’une
lingua
 franca,
 qui
 permettait
 de
 communiquer
certes
mais
qui
provoquait
également
passablement
de
flou
dans
la
compréhension
car
très
peu
la
 maîtrisaient
 réellement.
 J’ai
 aussi
 expérimenté
 dans
 les
 moments
 informels
 la
 richesse
 et
 la
 complexité
 d’une
 pratique
 plurilingue,
 qui
 permettait
 de
 réunir
 des
 personnes
 parlant
 différentes
 langues,
 mais
 qui
 excluait
 aussi
 ceux
 qui
 ne
 partageaient
 pas
 les
 langues
 utilisées
 (typiquement,
 les
 anglophones,
 favorisés
 dans
 les
 situations
 formelles,
 étaient
 souvent
 démunis
 dans
 les
 moments
 informels
 plurilingues).
 Quant
 à
 mon
 expérience
 dans
 l’association
au
niveau
national,
qui
en
théorie
devait
correspondre
au
deuxième
cas
de
figure
identifié
(références
 culturelles
supposément
communes
et
langues
différentes),
elle
m’a
plongée
dans
une
grande
perplexité
qui
m’a
 amenée
quelques
années
plus
tard
à
ma
recherche
de
doctorat
sur
les
relations
entre
Suisses
romands
et
Suisses
 alémaniques
(Ogay,
2000)
:
comment
se
pouvait‐il
qu’autant
de
bénévoles
de
Suisse
romande,
ayant
effectué
une
 année
 d’échange
 dans
 un
 pays
 étranger
 et
 montrant
 une
 grande
 ouverture
 interculturelle,
 soient
 si
 réticents
 à
 participer
 à
 des
 activités
 au
 niveau
 national
 avec
 leurs
 collègues
 alémaniques?
 Dans
 ce
 cadre
 également,
 la
 pratique
de
l’intercompréhension
en
allemand
et
français
semblait
difficile
pour
beaucoup.
Fort
heureusement,
les
 langues
 apprises
 pendant
 l’année
 d’échange
 permettaient
 de
 nouvelles
 recompositions
 linguistiques
 réunissant
 Romands
et
Alémaniques,
mais
ces
nouveaux
regroupements
entre
hispanophones,
anglophones,
finnophones
(?)
 étaient
finalement
autant
de
nouvelles
divisions.
On
s’en
doute,
la
réticence
de
mes
collègues
bénévoles
romands
à
 prendre
part
aux
activités
avec
les
collègues
alémaniques
n’était
pas
due
à
la
seule
question
linguistique,
tant
s’en
 faut.
Il
n’était
pas
difficile
d’observer
dans
leurs
propos
l’expression
de
préjugés
négatifs
envers
les
compatriotes
 alémaniques,
tels
qu’ils
ont
pu
être
relevés
dans
différents
travaux
sur
les
relations
entre
Romands
et
Alémaniques,
 notamment
 par
 Windisch
 (1992).
 C’est
 ainsi
 que
 je
 fis
 mes
 premières
 tentatives
 de
 formation
 interculturelle,
 cherchant
à
travailler
sur
les
préjugés
entre
Romands
et
Alémaniques,
inspirée
par
les
travaux
réalisés
dans
le
cadre
 de
l’OFAJ
(Office
franco‐allemand
pour
la
jeunesse,
1987).



Quatrième
cas
:
une
association
scientifique,
internationale
et
monolingue


Le
dernier
contexte
est
celui
de
l’ARIC,
Association
pour
la
Recherche
Interculturelle,
qui
réunit
des
chercheurs
de
 divers
pays
 et
dont
 la
 langue
de
 communication
voulue
par
les
fondateurs
 est
 le
français,
une
configuration
qui


(15)

Pluralité
des
langues
et
des
cultures
:
quatre
expériences
...
 13


correspond
 au
 troisième
 cas
 de
 figure
 identifié
 plus
 haut.
 L’ARIC
 se
 distingue
 de
 la
 plupart
 des
 associations
 internationales
qui,
comme
ICYE
ci‐dessus,
adoptent
plus
volontiers
l’anglais
comme
langue
de
communication.
La
 grande
majorité
des
membres
de
l’ARIC
provenant
de
pays
ou
de
régions
francophones
(principalement
de
Suisse
 romande,
 du
 Québec
 et
 de
 France),
 le
 français
 est
 généralement
 leur
 langue
 première.
 Ces
 dernières
 années
 cependant,
un
nombre
 important
de
 collègues
venant
de
 pays
non
francophones
ont
 rejoint
 l’association.
Cette
 internationalisation
de
l’ARIC
a
suscité
une
remise
en
question
parfois
houleuse
du
français
comme
seule
langue
de
 communication
de
l’association.
La
langue
française
a
en
effet
changé
de
statut
:
de
langue
première
partagée
par
 tous
(sans
ignorer
bien
sûr
les
variations
régionales
parfois
importantes),
le
français
est
passé
au
statut
de
lingua
 franca,
code
en
principe
commun
mais
diversement
familier
aux
uns
et
aux
autres.
Cependant,
certains
membres
 venant
 de
 contextes
 non
 francophones
 n’adhèrent
 pas
 à
 la
 solution
 du
 français
 comme
lingua
 franca
 et
 ont
 exprimé
le
souhait
de
pouvoir
également
utiliser
leurs
propres
langues
au
sein
de
l’ARIC.
Cette
demande
revient
à
 remplacer
 la
 communication
 interculturelle
 via
 une
 lingua
 franca
 (la
 troisième
 combinaison)
 par
 une
 communication
interculturelle
et
plurilingue
(la
quatrième
combinaison).



Perspective
comparée,
quelques
pistes
de
réflexion


Ces
 quatre
 cas
 nous
 présentent
 différentes
 combinaisons
 entre
 pluralité
 des
 langues
 et
 des
 cultures,
 passant
 souvent
de
l'une
à
l'autre.
Ils
nous
interrogent
sur
leurs
articulations
complexes
et
les
solutions
qui
peuvent
être
 trouvées
pour
assurer
la
communication.
Est‐il
possible
de
se
comprendre,
c’est‐à‐dire
de
développer
une
culture
 commune,
tout
en
parlant
des
langues
différentes?
Si
l’exemple
de
la
Suisse
–
comme
des
nombreux
autres
États
 plurilingues
 ou,
 même,
 de
 l’Union
 européenne
 –
 indique
 que
 cela
 est
 possible,
 il
 montre
 aussi
 combien
 cette
 identité
commune
qui
ne
bénéficie
pas
d’une
langue
partagée
est
fragile
et
demande
des
efforts
constants,
de
la
 part
des
institutions
 comme
des
 individus
 (pour
 la
Suisse,
 voir
 Kreis,
1994).
D’un
autre
 côté,
peut‐on
parler
une
 même
langue
sans
que
celle‐ci
soit
l’imposition
d’une
culture,
mais
qu’au
contraire
malgré
cette
langue
commune
 des
références
culturelles
diverses
puissent
se
maintenir
et
s’exprimer?


La
 comparaison
 des
 différentes
 combinaisons
 entre
 diversité
 linguistique
 et
 culturelle
 que
 représentent
 les
 cas
 exposés
ci‐dessus
soulève
les
points
suivants
:


• Dans
notre
réflexion
sur
les
pratiques
et
les
politiques
linguistiques,
il
est
important
de
distinguer
le
niveau
 institutionnel
et
le
niveau
des
individus.
L’institution
peut
définir
sa
politique
linguistique
et
reconnaître
une
 ou
plusieurs
langues
comme
langues
de
communication
dans
l’institution.
Mais
les
compétences
linguistiques
 des
individus
ne
recouvrent
pas
nécessairement
ce
qui
est
prescrit
au
niveau
institutionnel,
et
leurs
pratiques
 peuvent
 diverger
 plus
 ou
 moins
 de
 la
 norme
 institutionnelle,
 selon
 notamment
 le
 caractère
 plus
 ou
 moins
 formel
et
public
de
la
situation
d’interaction.
Ainsi,
l’Université
de
Fribourg
est
institutionnellement
bilingue
 allemand‐français
(comme
 le
 groupe
de
travail
de
 la
SSRE,
ou
ICYE
au
niveau
suisse),
mais
ses
membres
ne
 pratiquent
pas
nécessairement
ce
bilinguisme,
ils
sont
peut‐être
monolingues,
ou
alors
ils
pratiquent
d’autres
 langues
que
les
langues
officielles.
De
son
côté,
l’ARIC
peut
être
officiellement
monolingue,
francophone,
mais
 ses
membres
viennent
d’horizons
linguistiques
de
plus
en
plus
divers
et
de
nombreuses
autres
langues
sont
 entendues
dans
les
échanges
informels.


• Dans
 la
 gestion
 de
 l’articulation
 entre
 diversité
 des
 langues
 et
 diversité
 des
 cultures,
 seule
 la
 dimension
 linguistique
peut
faire
l’objet
d’une
politique,
de
prescriptions
institutionnelles
mais
aussi,
dans
une
certaine
 mesure,
 à
 destination
 des
 individus.
 Il
 est
 possible
 de
 décider
 du
 code
 linguistique
 qui
 est
 utilisé
 dans
 la
 communication
 (même
 si
 la
 norme
 est
 ensuite
 livrée
 à
 l’interprétation
 individuelle),
 il
 ne
 peut
 en
 être
 de
 même
 pour
 les
 références
 culturelles
 que
 les
 interlocuteurs
 apportent
 et
 négocient
 plus
 ou
 moins
 consciemment
dans
leurs
interactions.
La
réponse
pour
la
gestion
de
l’articulation
entre
diversité
des
langues
 et
des
cultures
se
trouve
ainsi
au
niveau
de
la
politique
linguistique
adoptée,
politique
qui
va
plus
ou
moins
 permettre
ou
contraindre
l’expression
de
la
diversité
culturelle.



• Un
contexte
plurilingue
peut
paradoxalement
renforcer
la
séparation
entre
les
groupes
linguistiques
et,
par
là,
 leurs
différences
culturelles
:
j’ai
pu
observer
à
maintes
reprises,
même
dans
des
contextes
qui
officiellement
 valorisent
 la
 diversité
 des
 langues
 et
 des
 cultures,
 que
 nous
 avons
 tous
 tendance
 à
 nous
 regrouper
 par
 ressemblance,
 principalement
 sur
 le
 plan
 linguistique
 et/ou
 culturel
 (ce
 que
 les
 psychologues
 sociaux
 appellent
 l’attraction
 par
 la
 similitude,
 Byrne,
 1997).
 Dans
 un
 contexte
 plurilingue,
 sans
lingua
 franca

Figure

Tableau
1
:
Profil
des
chercheurs
 Acteurs
 Équipe

Tableau
2
:
Les
catégories
d’analyse


Tableau
3
:
Distribution
des
occurrences
par
les
catégories
d’analyse
 Sources
Modalités
d’interdiscours
 Fonctions

Tableau
4
:
Les
successives
reprises
de
la
parole
de
l’Autre


+7

Referencias

Documento similar