2012
Numéro 2 Volume 1
Stratégies de (re)médiation en situation plurilingue.
Études de cas en contextes de recherche et d’éducation
Éditrices invitées : Aline Gohard, Myriam Gremion, Josianne Veillette et Patchareerat Yanaprasart
1 Éditorial : un numéro au féminin pluriel Y. Leanza
3 Stratégies de (re)médiation dans des situations plurilingues
A. Gohard‐Radenkovic, M. Gremion, J. Veillette et P. Yanaprasart
9 Pluralité des langues et des cultures : quatre expériences institutionnelles, une même quête d’équilibre dans la tension entre égalité et diversité
T. Ogay
17 Médiations interculturelles : le retour des langues dans l’interculturel!
M. Vatz‐Laaroussi
29 La recherche plurilingue en didactique des langues : co‐construction des actions et des savoirs dans un forum de discussion plurilingue. Retombées épistémologiques
S. Melo‐Pfeifer
41 Terrains de recherche au « prisme interculturel de la traduction » N. Changkakoti, M.‐A. Broyon, A. Gajardo et M. Gremion
55 Rapports entre « petites » et « grandes » langues : tensions et négociations identitaires – exemples dans divers contextes
C. Brohy
67 La construction des espaces frontaliers européens : entre dynamisme et résistances J. Breugnot
79 Entre idéologie et réalité, entre bilinguisme parfait et éducation plurilingue. Le paradoxe de la Vallée d’Aoste
I. Puozzo Capron
89 Contrepoint : le plurilinguisme, un nouveau champ ou une nouvelle idéologie? Ou quand les discours politiquement corrects prônent la diversité
A. Gohard‐Radenkovic Notes de lecture
103 L'histoire du concept de culture. Le destin d'un mot et d'une idée, de Maurice Mauviel Gh. Chakroun
109 La migration comme métaphore, de Jean‐Claude Métraux T. Michaud Labonté
Alterstice est publiée avec le soutien de l'Association internationale pour la Recherche Interculturelle (ARIC), l'équipe de recherche Migration et Ethnicité dans les Interventions en Santé et en Service social (METISS, Montréal) et le Centre interuniversitaire d'Études sur les Langues, les Arts et les Traditions (CÉLAT).
Alterstice est publiée uniquement en ligne : www.alterstice.org
La revue est gratuite.
Alterstice c/o Yvan Leanza Professeur agrégé École de psychologie Université Laval
2325, rue des Bibliothèques Québec (Qc)
G1V 0A6 Canada
Directeur : Yvan Leanza [email protected]
Responsable de la révision et de la mise en pages : Anna Olivier (Athéna Rédaction) [email protected]
ISSN : 1923‐919X
© Alterstice, 2012. Toute reproduction du texte doit mentionner la source de l’article.
ÉDITORIAL
Un numéro au féminin pluriel
Yvan Leanza1
Les femmes chercheures occupent encore une (trop) petite proportion des postes universitaires (en moyenne 30 % des postes selon l’UNESCO, lorsque les données sont disponibles1). Dans ce contexte, on peut se réjouir que tous les articles thématiques de ce numéro soient écrits par des femmes. J’aimerais m’arrêter à cet heureux constat.
Malheureusement, on pourrait aussi y voir l’indication que les thèmes traités, plurilinguisme et médiation, n’intéresseraient que les femmes, et seraient donc associés à un plus faible capital symbolique. Ce n’est pas du cynisme, mais une lecture critique de la réalité universitaire. Même lorsque leurs effectifs augmentent, les femmes chercheures sont rarement majoritaires, et lorsque cela arrive c’est principalement dans les lettres et les sciences humaines et sociales, disciplines considérées aujourd’hui par les décideurs comme quasiment inutiles, puisque ne produisant rien en termes de marchandises à valeur ajoutée.
Deux questions découlent de ce constat : (1) quelles sont les conditions de travail des femmes dans le monde universitaire et (2) pourquoi le plurilinguisme et la médiation sont‐ils considérés comme des thèmes secondaires?
En réponse à la première question, il y a de nombreux ouvrages et articles qui proposent des pistes de réflexions. Je ne m’y attarderai pas, tout en soulignant qu’il serait bon qu’un prochain numéro d’Alterstice contribue à cette réflexion et soit consacré à la place des femmes (dans le monde du travail, dans la famille, dans la vie politique…) dans une perspective interculturelle. L’appel est lancé!
Pour ce qui est de la seconde question, j’ai ma petite idée. Les discours politico‐médiatiques mettent souvent l’accent sur la préférence nationale plutôt que sur l’échange et la solidarité, et cette tendance est omniprésente avec la crise économique mondiale. Cela ne se passe pas nécessairement aussi explicitement que lors de la campagne présidentielle en France qui a été marquée par des dérives discursives xénophobes, ou plus récemment au Québec lors de la présente campagne électorale provinciale… Les choix de politiques nationales ou internationales et la promulgation de certaines lois peuvent être tout aussi éloquents. Au Canada, par exemple, le gouvernement fédéral conservateur a supprimé des centaines de postes dans les services d’immigration : ce sont des milliers de personnes en attente d’un statut qui voient ainsi le délai se prolonger. Il a également supprimé l’aide médicale pour les requérants d’asile déboutés et les personnes en attente d’une décision sur le statut de réfugié. Elles se retrouvent sans possibilité d’être soignées correctement. En Suisse, le parlement tente une fois de plus de renforcer les mesures – déjà parmi les plus sévères d’Europe – contre l’immigration clandestine, les « faux » réfugiés et les personnes déboutées.
1 Voir par exemple : http://www.uis.unesco.org/FactSheets/Documents/fs14‐women‐2011‐fr.pdf
Yvan Leanza 2
Bref, soutenir la recherche sur une forme ou une autre de métissage et sur les diversités va à l’encontre de ce discours omniprésent. Faire entendre la voix des plurilingues et mettre de l’avant la possibilité (ou non) de médiations dans divers contextes affaiblit les discours monolithiques, dérange la pensée simpliste qui voudrait qu’à chaque « Nation » corresponde un peuple homogène et une langue. À cela s’ajoute l’argument, déjà mentionné, de la futilité de tels thèmes puisqu’ils ne rapportent aucune richesse comptabilisable.
Faut‐il rappeler que la majorité des humains parlent plusieurs langues et s’en portent bien? Entamer une discussion ou une négociation/médiation devient alors une activité sociale plus complexe, quoique fort répandue, et qui nécessite plus d’attention pour qu’elle devienne « naturelle ». Les textes de ce numéro nous rapprochent de cet objectif. Mes remerciements vont à Aline Gohard, Myriam Gremion, Josianne Veillette et Patchareerat Yanaprasart, les éditrices invitées de ce numéro, pour avoir réuni ces travaux essentiels.
Rattachement de l’auteur
1Université Laval, Québec, Canada Correspondance
[email protected] Pour citer cet article :
Leanza, Y. (2012). Un numéro au féminin pluriel [Éditorial]. Alterstice, 2(1), 1‐2.
INTRODUCTION THÉMATIQUE
Stratégies de (re)médiation dans des situations plurilingues
Aline Gohard‐Radenkovic1, Myriam Gremion2, Josianne Veillette1 et Patchareerat Yanaprasart3
Résumé
Notre introduction vise deux objectifs : (1) rappeler les conditions d’émergence de la réflexion sur le rapport entre pratiques plurilingues et pratiques interculturelles, qui a fait l’objet, pour la première fois dans le cadre de l’ARIC, d’un colloque en août 2010 à l’Université bilingue de Fribourg en Suisse; (2) (ré)interroger la notion de médiation, telle qu’elle a été conçue, appliquée, adaptée ou interprétée dans le domaine des langues, de l’interculturel et de la relation à l’altérité, ici dans des situations de diversité tant linguistique que culturelle, sociale, disciplinaire ou professionnelle.
Rattachement des auteures
1Université de Fribourg
2Université de Genève
3Université de Bâle Correspondance [email protected] Mots clés
situations plurilingues; relations asymétriques; (re)médiation linguistique; (re)médiation (inter)culturelle; stratégies de (re)médiation; renégociation du lien social
Pour citer cet article :
Gohard‐Radenkovic, A., Gremion, M., Veillette, J. et Yanaprasart, P. (2012). Stratégies de (re)médiation dans des situations plurilingues. Alterstice, 2(1), 3‐8.
Aline Gohard‐Radenkovic, Myriam Gremion, Josianne Veillette et Patchareerat Yanaprasart 4
À l’origine de cette thématique
Le lecteur ne peut comprendre la raison de la thématique choisie pour ce numéro d’Alterstice sans la resituer dans le temps et l’espace. En effet, les textes sélectionnés ci‐dessous sont issus du Colloque de l’ARIC qui a eu lieu à l’Université de Fribourg du 23 au 25 août 2010 et a porté le titre « Pratiques plurilingues – pratiques interculturelles? Recherches et expériences de terrain ».
Pourquoi une telle interrogation? Pour rappel, depuis quelques années, l’ARIC, Association francophone et internationale pour la recherche interculturelle, cherche à s’ouvrir à des chercheurs venant d’autres horizons que les quatre pays traditionnels de recrutement francophone, à savoir le Canada, la France, la Belgique et la Suisse. S’y sont rapidement joints des chercheurs du Maghreb et d’Afrique noire et l’arrivée de ces membres provenant de pays moins francophones nous invite à repenser, dans le cadre de cette nouvelle donne, les pratiques de communication à la fois formelles et informelles.
La question des échanges scientifiques dans d’autres langues que la langue de communication officielle (ici le français) a été encore peu thématisée, alors qu’elle pourrait être prise comme objet de recherche dans le champ même de l’interculturel. C’est pourquoi l’objectif du colloque qui s’est déroulé à l’Université bilingue (français/allemand) de Fribourg en Suisse, pays constitutionnellement plurilingue, a été de réfléchir à l’articulation des pratiques interculturelles et des pratiques plurilingues qui, le plus souvent, sont traitées de manière cloisonnée ou dissociée. Le choix du lieu ne s’est pas fait au hasard, car il a donné l’occasion d’observer in vivo comment ces pratiques de communication se confrontaient, s’articulaient et se construisaient non seulement dans les réseaux scientifiques internationaux (et nationaux) mais aussi dans un contexte bi/plurilingue où interagissaient des chercheurs et des professionnels de divers domaines aux références proches ou différentes, elles‐mêmes enculturées.
Notre objectif premier a donc été de questionner la complexité de la communication dans des situations plurilingues et de facto pluriculturelles, remettant ainsi en question certaines visions idéalisées du « dialogue entre les cultures » et de la vision harmonieuse de la « communication interculturelle », mais également l’évidence de l’« intercompréhension linguistique » à partir du moment où l’on se pense « polyglotte » et donc « ouvert aux autres cultures ». Ces conceptions naïves sont désormais dépassées et ces discours ordinaires n’ont plus leur place dans le débat scientifique.
Ce colloque nous a aussi permis de remettre en question la vision manichéenne – et contre‐productive – du rapport entre les langues, langue « dominante » contre langue « dominée », ce qui ne tient pas compte de la complexité des processus sous‐tendant toute communication inter‐individuelle et inter‐groupale. Par ailleurs, des analyses menées par des sociolinguistes héritiers du courant appelé « langues en contact versus langues en conflit » (Calvet, 2002; Maurer, 2010) ont révélé les contradictions dans ces politiques de « respect de la diversité linguistique et culturelle » et ont démontré qu’un excès de plurilinguisme pouvait tuer la représentativité des langues et des locuteurs, voire même ouvrir une brèche au tout‐anglais et à un nouveau type de monolinguisme international.
Dans cette perspective plurielle, nous avons invité chercheurs et praticiens à identifier les dimensions explicites et implicites des modalités de communication qui construisent le rapport à l’autre et à soi, dans des contextes plurilingues de fait ou de droit, dans des milieux académiques et professionnels, sur un plan national ou international. Ces tensions et ces obstacles à la compréhension peuvent être expliqués tant par la diversité des appartenances linguistiques, nationales ou institutionnelles, que par celle des ancrages disciplinaires et scientifiques, des cultures de recherche et professionnelles des acteurs, dont les principes, valeurs, traditions, croyances, représentations et enjeux peuvent entrer en conflit...
Stratégies de (re)médiation dans des situations plurilingues 5
Nous avons repris ces problématiques dans ce numéro, intitulé Stratégies de (re)médiation dans des situations plurilingues, en axant nos réflexions autour du questionnement suivant :
Quelles stratégies de (re)médiations sociolinguistiques et interculturelles sont élaborées par les divers acteurs dans des situations marquées par toutes sortes de pluralités (linguistique, culturelle, disciplinaire, académique, sociale, professionnelle…)?
Conceptions et usages de la notion de médiation
La médiation, issue du monde diplomatique, notamment sous forme d’intervention dans des conflits armés, s’est étendue à d’autres secteurs de la vie quotidienne et professionnelle (politique, juridique, scolaire, médical...) mais recourt à la même définition : faire appel à une personne tierce ou à un organe tiers (à la position postulée neutre) dont le rôle serait de réconcilier les parties adverses et de trouver un compromis en vue d’instaurer une cohabitation pacifique, ou du moins une coexistence possible, entre deux individus, deux parties, deux groupes ou deux nations.
Toutefois, cette conception traditionnelle reste insuffisante pour analyser la relation à l’autre. En effet, cette vision idéale d’une « personne tierce neutre » ne restitue pas la complexité des processus de médiation selon Briant et Palau (1999), notamment dans des situations marquées par l’usage ou le recours – imposé ou improvisé – à deux ou plusieurs langues. Les lieux de rencontres entre les individus en situation de communication, qu’elle soit formelle ou informelle, sont de facto investis par des processus de négociation, liés à des relations de tension ou de conflit identifiées. Le conflit fait partie intégrante de la dynamique interculturelle entre les sociétés, les groupes et les individus, assurant l’existence même de la société ou d’une collectivité (Simmel, 1995[1912]).
Ainsi, nous avons pu constater dans l’étude de récits de vie d’interprètes médiatrices (Gohard‐Radenkovic, Bera‐
Vuistiner et Veshi, 2003) que le médiateur linguistique (dénommé à tort « médiateur culturel » ou même
« médiateur communautaire », ce qui augmente encore la confusion entre son rôle et son statut), dans son rapport à ses compatriotes, pouvait lui‐même être à la source d’incompréhensions, de malentendus, de tensions voire de conflits. Car cette relation de médiation s’inscrit dans une relation inter‐individuelle elle‐même enchâssée dans une relation institutionnelle ou organisationnelle asymétrique dont les dimensions implicites (politique, juridique, sociale, éducative...) sous‐tendent – si ce n’est surplombent – les rapports entre les différents protagonistes de la médiation (Radenkovic, 2008).
Glissement d’une conception (inter)culturelle vers une conception linguistique de la médiation
Dès les années 1990, ce concept de médiation est lancé dans le Cadre européen commun de référence, la notion y étant abordée sous forme de compétences glosées génériquement comme « conscience interculturelle »,
« aptitude interculturelle », « savoir‐être », « aptitudes à la découverte », etc., mais en fait y étant réduite au contexte de traduction et d’interprétariat, instrumentalisant la communication en langues étrangères à des fins purement fonctionnelles.
Plus récemment, en vue d’élaborer des critères standardisés d’évaluation s’appuyant sur le Guide pour l’élaboration des politiques linguistiques éducatives en Europe (Conseil de l’Europe, 2008) promouvant l’éducation plurilingue, les compétences de médiation ont été définies en termes d’interactions uniquement linguistiques entre des usagers mobilisant des répertoires de facto plurilingues à l’oral et l’écrit, pouvant néanmoins se révéler différents selon le niveau des interlocuteurs (Lenz et Berthele, 2010) :
Dans le CECR, la médiation est l'une des quatre activités langagières fondamentales, outre la réception, la production et l'interaction. La médiation comporte à la fois des éléments de réception et de production mais également une compétence particulière qui fait le lien entre la partie réceptive et les conditions spécifiques de la partie productive, c'est‐à‐dire, principalement, qui prend en compte les particularités du destinataire. Les intermédiaires doivent être capables de déterminer le genre de langue et de communication que peut comprendre le destinataire; ils devraient avoir les moyens d'adapter (ajuster) leur comportement communicatif en conséquence. Selon la situation interpersonnelle, les compétences interculturelles joueront un rôle plus ou moins important. [C’est nous qui soulignons]
Aline Gohard‐Radenkovic, Myriam Gremion, Josianne Veillette et Patchareerat Yanaprasart 6
À ces compétences de médiation identifiées, à supposer même que l’on puisse les évaluer (voir Zarate et Gohard‐
Radenkovic, 2004), s’adjoindraient donc à l’occasion des compétences interculturelles (voir citation ci‐dessus), mais dont on ne voit pas bien l’articulation avec les compétences dites de médiation qui semblent essentiellement issues de l’intercompréhension linguistique et de (bonnes) pratiques collaboratives, à caractère intuitif, entre les protagonistes en interaction.
Dans les deux cas, nous constatons que ces conceptions, reposant implicitement sur une conception volontariste du plurilinguisme, notamment dans les eurodiscours, amènent à la décontextualisation (politique, économique, sociale, historique) des situations de communication en langues étrangères, à la dépersonnalisation des individus et à l’ignorance de leurs capitaux, à l’« évidence » pour les usagers en présence de recourir à un répertoire plurilingue, ainsi qu’à la dissociation entre compétences linguistiques et compétences interculturelles, ainsi qu’entre compétences interculturelles et compétences de médiation.
Pourtant, dans le cadre d’un projet de recherche au Conseil de l’Europe entre 2000 et 2004, Zarate (avec Gohard‐
Radenkovic, Lussier et Penz) a largement démontré cette occultation à la fois de l’« épaisseur » des enjeux interpersonnels dans la médiation et des rapports de force entre les langues, qui sont héritées des contextes, éléments qui sont partie prenante de toute situation de communication :
Ce faisant, elle [la notion de médiation] se trouve limitée à une activité de reformulation derrière laquelle s’effacent les enjeux de la communication interculturelle qui occultent les dysfonctionnements d’une communication entre partenaires se référant à des systèmes de valeurs différents.
La médiation : un lieu d’observation des processus de renégociation du lien social
Au‐delà de cette conception idéalisée, standardisée voire idéologisée de la communication, nous rejoignons Briant et Palau (1999), lorsqu’ils définissent la médiation comme un mécanisme de régulation ayant une double nature, à la fois « sociale – ou plutôt sociétale – et inter‐individuelle » :
Si la médiation se définit bien comme une mise en relation entre deux termes ou de deux êtres, on dira que, du point de vue des sciences sociales, elle est aussi une mise en relation d’un terme, la société, et d’un être, l’individu. C’est pourquoi la définition proposée au départ doit être modifiée si l’on se place dans la perspective des sciences sociales. La médiation doit se concevoir comme la mise en relation de deux termes et de deux êtres, les individus entre eux d’un côté, et la société de l’autre. Toute médiation est en effet historique, située et charrie des représentations sociales dont les médiés et les médiateurs sont porteurs. La médiation est donc double, sociale ou « sociétale » d’une part, et inter‐individuelle de l’autre.
Cette dualité n’est cependant pas toujours consciente chez ces acteurs ou théoriciens puisque la neutralité de la médiation […] est souvent évoquée comme l’une des vertus premières. La présence de la société et de ses représentations dans la médiation peut en effet être soit « manifeste », c’est‐à‐dire comprise et voulue, soit « latente », à savoir « ni comprise ni voulue » (42). [ce sont les auteurs qui soulignent]
Si la notion de médiation est désormais un concept opératoire utilisé dans un grand nombre de domaines, comme en linguistique appliquée, didactique des langues et cultures, psychologie, pédagogie, anthropologie ou (psycho)sociologie (entre autres), elle recouvre en revanche des conceptions aussi diverses que floues. D. Lévy en perçoit toutefois l’intersection dans la notion de « lien social » :
Il apparaît que c’est le lien social, en corrélation avec celui d’éducation dans un univers mondial de communication (où des forces antagonistes et inégales s’exercent en faveur de la globalisation et de la conservation identitaire), qui légitime la médiation dans des domaines qui ne sont ni celui de la souffrance, ni celui de la guerre, mais qui les côtoient concrètement ou par le biais de la communication (Lévy et Zarate, 2003, p. 12‐13).
Dans l’identification des lieux de médiation et de remédiation avec l’autre, notamment en mobilisant des ressources langagières et relationnelles diversifiées, nous retiendrons la définition que l’auteur en donne : « lieu de passage, lieu de transition, lieu de séparation, lieu de distanciation » :
« une approche spatiale multiple » : médiation comme lieu et occasion de la transition d’un monde à l’autre où l’on aménage des intervalles, des silences propédeutiques, des modèles provisoires; lieu de passage où on pose un regard
Stratégies de (re)médiation dans des situations plurilingues 7
différent sur les objectifs et les gens; lieu et instrument de la séparation, de la distanciation où on s’efforce de se dégager des rapprochements trompeurs et où émergent de nouveaux savoirs (Lévy, p. 14‐15).
Ces définitions désenclavent une conception de la médiation d’une relation à l’autre qui s’inscrirait uniquement dans le conflit. Elles permettent d’investir d’autres lieux, moins visibles, vecteurs de catégorisations discriminatoires et de séparations, mais aussi lieux de renégociations politiques, sociales, statutaires, culturelles, à travers des stratégies langagières verbales et non verbales, ainsi que des dynamiques de distanciation où peut se construire un autre rapport à l’autre, postulé différent, dans un processus maïeutique de connaissance et de (re)connaissance (Gohard‐Radenkovic, 2006).
Principes fondateurs du numéro
Il n’est pas question dans ce numéro de prédéfinir ce qu’est la médiation… car on ne peut pas définir des processus de co‐construction, de déconstruction et de reconstruction qui se révèlent inconstants, fluides et instables et dont l’analyse nécessite prudence, observation et distance. Nous postulons néanmoins que, selon le contexte politico‐
linguistique et son histoire, selon la situation de communication et sa finalité, selon les individus ou les groupes en présence, selon leur statut ou leur position, selon leurs enjeux, leurs objectifs, leurs représentations, selon leurs ressources linguistiques, leurs capitaux sociaux et culturels, les uns et les autres vont recourir – consciemment ou non – à des stratégies de renégociation de leur rapport à l’autre différentes sur le court, le moyen ou le long terme.
Nous investiguerons ces processus de (re)médiation in vivo, dans diverses « situations plurilingues » qu’il nous reste à définir, d’une part dans le domaine de la recherche et des échanges scientifiques, d’autre part dans le domaine de l’éducation et de la formation1.
Axes de la réflexion
Stratégies de (re)médiation des acteurs en recherche et en communication scientifique
Dans ce premier axe, les auteures se sont intéressées à l’impact des politiques linguistiques, des héritages et pratiques académiques, des hiérarchies institutionnelles, etc. sur les modalités de recherche et sur la communication scientifique, sur les traditions scientifiques et les pratiques institutionnelles en deux ou plusieurs langues, en interrogeant les modes de transmission, de circulation des savoirs et concepts véhiculés par les acteurs du monde de la recherche (appliquée). Pour ce faire, elles ont analysé les stratégies de négociation et de (re)médiation qu’elles ont elles‐mêmes élaborées ou observées au cours de situations de traduction, d’interprétariat, de transmission, de collaboration, d’échanges, de débats, dans des situations de pluralité linguistique et culturelle. Il s’agit des textes de Tania Ogay sur la pluralité des langues et des cultures, de Michèle Vatz‐Laaroussi sur les médiations interculturelles, de Silvia Melò‐Pfeifer sur la recherche plurilingue en didactique des langues et enfin de Marie‐Anne Broyon, Anahy Gajardo, Myriam Gremion et Nilima Changkakoti sur l’analyse de terrains de recherche scientifique.
Stratégies de (re)médiation des acteurs en éducation et en formation
Dans ce second axe, les auteures se sont appuyées sur l’observation et l’analyse de recherches‐actions, d’expérimentations, de dispositifs mis en place dans le cadre de politiques nationales ou régionales visant à (re)légitimer des langues minoritaires ou minorées, à promouvoir le bi/plurilinguisme dans des régions en côtoiement linguistique ou frontalières dans les domaines de l’éducation et de la formation. Pour ce faire, elles se sont préoccupées d’identifier les stratégies de (re)médiations linguistiques, sociales, politiques, statutaires, identitaires, etc., élaborées par les individus, les familles, les groupes en situation de cohabitation et/ou de mobilité. Il s’agit des textes de Claudine Brohy sur les rapports entre « petites » et « grandes » langues, de Jacqueline Breugnot sur la construction des espaces frontaliers européens, d’Isabelle Puozzo Capron sur le bilinguisme parfait et l’éducation plurilingue en Vallée d’Aoste.
1 Nous avons sélectionné ces domaines sachant que la même thématique, issue du même colloque, a été traitée à part dans les
domaines du professionnel, du social et du politique par Elaine Costa Fernandez et Odette Lescarret, dans leur ouvrage collectif De la diversité linguistique aux pratiques interculturelles (Espaces interculturels/L’Harmattan).
Aline Gohard‐Radenkovic, Myriam Gremion, Josianne Veillette et Patchareerat Yanaprasart 8
Le contrepoint final a pour fonction de ne pas s’aligner sur les textes du numéro, mais de prendre de la distance ou carrément leur contre‐pied, à la fois en écho et en écart avec les voix des auteurs précédents. Il aura ici pour fonction d’interroger, à travers la contrevoix d’Aline Gohard‐Radenkovic, le « plurilinguisme » dans tous ses états, les origines et les conséquences de sa légitimation sur le domaine des langues et des cultures étrangères, et plus largement celui de la recherche et de la formation, ainsi que sur les divers acteurs de l’institution, leurs enjeux et leurs pratiques.
Références bibliographiques
Briant (de), V. et Palau, Y (1999). La médiation. Paris : Nathan.
Calvet, L.‐J. (2002). Le marché aux langues. Paris : Plon.
Conseil de l’Europe. (2008). Guide pour l’élaboration des politiques linguistiques éducatives en Europe. De la diversité linguistique à l’éducation plurilingue. Strasbourg : Conseil de l’Europe.
Gohard‐Radenkovic, A. (2006). La relation à l'altérité en situation de mobilité dans une perspective anthropologique de la communication (habilitation à diriger des recherches). Université Lumière‐Lyon II.
Gohard‐Radenkovic, A., Bera‐Vuistiner, M. et Veshi, D. (2003). Quelle est la perception des « interprètes médiateurs culturels » de leur rôle et de leurs compétences?. Dans Lévy, D. et Zarate, G. (coord.), La médiation et la didactique des langues et des cultures (p. 58‐70). Paris : FIPF/CLÉ international (coll.
Recherches et Applications / Le français dans le monde).
Lenz, P. et Berthele, R. (2010). Prise en compte des compétences plurilingue et interculturelle dans l’évaluation.
Étude satellite n°2. Strasbourg : Conseil de l’Europe.
Lévy, D. et Zarate, G. (coord.) (2003). La médiation et la didactique des langues et des cultures. Paris : FIPF/CLÉ international (coll. Recherches et Applications / Le français dans le monde).
Maurer, B. (2010). Enseignement des langues et construction européenne. Le plurilinguisme, une nouvelle idéologie dominante. Paris : Éditions des Archives contemporaines.
Radenkovic, M. (2008). L'interprétariat en milieu social : une relation asymétrique dans une médiation de sens
« communs »? Dans L’« interprétariat » dans le nord et l’est de la Romandie : analyse des interactions dans les institutions de la santé, du social et de l’éducation, Rapport final (mai – Subside FNS‐DORE).
Neuchâtel/Berne/Jura : Haute École Arc Santé.
Simmel, G. (1995[1912]). Le conflit. Paris : Circé/Poche.
Zarate, G. et Gohard‐Radenkovic, A. (2004). La reconnaissance des compétences interculturelles : de la grille à la carte. Paris : Didier. (coll. Les cahiers du CIEP)
Zarate, G., Gohard‐Radenkovic, A., Lussier, D. et Penz, H. (2003‐2004). Médiation culturelle et didactique des langues. Graz : Conseil de l'Europe.
ARTICLE THÉMATIQUE
Pluralité des langues et des cultures : quatre expériences institutionnelles, une même quête d’équilibre dans la tension entre égalité et diversité
Tania Ogay1
Résumé
Comment articuler pluralité des langues et des cultures? Comment assurer la communication entre des interactants aux langues premières et aux références culturelles différentes? Trois contextes institutionnels pratiquant le bilinguisme selon la stratégie de l’intercompréhension sont discutés en regard des questions posées par un quatrième contexte, une association scientifique internationale qui a adopté la stratégie de la communication via une lingua franca, en l’occurrence le français. La comparaison et la discussion de ces quatre contextes montre la distance qu'il peut y avoir entre les discours prônant la diversité et les actes des individus dans les situations d’interactions. La communication plurilingue est exigeante et demande des efforts importants et constants, de l’institution comme des individus censés la pratiquer au quotidien. Communiquer grâce à une lingua franca apparaît comme une solution réaliste lorsque les moyens sont limités. Il convient cependant d’expliciter le statut de la langue choisie comme langue de communication, en la déshabillant de sa fonction d’expression et de transmission d’une culture pour la limiter à sa fonction instrumentale.
Rattachement de l’auteure
1Département des Sciences de l’éducation, Université de Fribourg, Fribourg, Suisse Correspondance
[email protected] Mots clés
plurilinguisme; bilinguisme; intercompréhension; Suisse; associations; dialectique Pour citer cet article :
Ogay, T. (2012). Pluralité des langues et des cultures : quatre expériences institutionnelles, une même quête d’équilibre dans la tension entre égalité et diversité. Alterstice, 2(1), 9‐16.
Tania Ogay 10
Introduction
Après un certain nombre d’années d’activité dans le domaine de la recherche et de la formation interculturelles, il m’arrive malgré tout encore souvent d’expérimenter la difficulté de la communication interculturelle, d'autant plus lorsque mon interlocuteur et moi devons jongler avec plusieurs langues. Mais est‐ce vraiment « d'autant plus »? En quoi est‐il avantageux d'utiliser une même langue dans une interaction alors qu'on ne partage pas les mêmes références culturelles? Il y a peut‐être aussi des pièges? Comment la diversité culturelle s’articule‐t‐elle avec la diversité linguistique et de quelles solutions disposent les individus et les institutions pour gérer ces deux dimensions de diversité? Avec quels résultats du point de vue de l’efficacité de la communication?
En toute logique, la combinaison dans une situation d’interaction de la dimension de la diversité des langues avec celle de la diversité des cultures donne quatre configurations :
• Les interactants sont reconnus comme partageant les mêmes références culturelles et utilisent la même langue dans l’interaction. Nous nous trouvons ici dans la configuration – probablement mythique – de la communication intraculturelle.
• Les interactants sont reconnus comme partageant les mêmes références culturelles et utilisent des langues différentes dans l’interaction. Il s’agit ici d’une configuration difficile à se représenter a priori, tant le lien entre langue et culture est fort et marque les esprits. Pourtant, cette configuration existe et correspond notamment aux États plurilingues, comme la Suisse. Cette configuration nous rappelle la complexité de la culture qui ne peut être pensée sur un seul niveau, reliant de façon univoque et exclusive l’appartenance à une communauté linguistique à l’identité culturelle « correspondante ».
• Les interactants sont reconnus comme ayant des références culturelles différentes et utilisent la même langue dans l’interaction. De plus en plus fréquente dans le monde globalisé actuel, cette combinaison doit encore être précisée : la langue utilisée dans l’interaction est‐elle une langue étrangère pour tous les interactants (par exemple dans une réunion internationale réunissant des locuteurs de langues diverses mais non anglophones, qui choisissent cependant l’anglais comme langue commune), ou alors la langue de communication est‐elle une langue étrangère seulement pour une partie d’entre eux (dans cette réunion internationale, certains participants viennent de pays anglophones) ? Ceux pour qui la langue de communication est une langue étrangère sont‐ils majoritaires ou minoritaires dans la situation d’interaction ?
• Les interactants sont reconnus comme ayant des références culturelles différentes et utilisent des langues différentes dans l’interaction : cette combinaison représente le « tout pluri », le pari extrême de la diversité.
Un parti tentant pour qui travaille dans « l’interculturel », mais à quel prix?
Pour examiner le potentiel de ces différentes combinaisons entre diversité des langues et diversité des cultures, quatre contextes institutionnels seront présentés et discutés. Il ne s’agit pas là du fruit d’observations systématiques réalisées dans cette intention mais de mon expérience personnelle, à différents moments de mon parcours personnel et intellectuel. Chacun de ces contextes m’a permis en son temps d’avancer dans ma réflexion.
Les exposer ensemble ici me permet de porter un regard critique sur les solutions qui sont prônées pour articuler diversité des langues et des cultures, et ainsi de mieux saisir les enjeux des choix linguistiques qui se posent actuellement dans le dernier contexte analysé.
Quatre contextes institutionnels aux prises avec la diversité des langues et des cultures Premier cas : une Université, au bilinguisme revendiqué
L’Université de Fribourg, en Suisse, est située à la « frontière des langues » entre l’allemand et le français, les deux langues nationales les plus parlées de Suisse (selon les dernières données disponibles, datant du recensement de 2000, 64 % de la population déclarait avoir l’allemand comme langue principale, 20 % le français, 6 % l’italien, 1 % le romanche – la seule langue qui ne soit pas partagée avec un pays voisin – et 9 % d’autres langues1). Il serait trop
1 http://www.bfs.admin.ch/bfs/portal/fr/index/themen/01/05/blank/key/sprachen.html
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long ici de présenter comment la Suisse gère son plurilinguisme (voir par exemple Gohard‐Radenkovic, 2007; Grin, 2010). Je ne mentionnerai que le principe de territorialité des langues, qui fait correspondre un territoire à une langue et définit ainsi la langue qui est utilisée par les institutions publiques, au nombre desquelles les institutions chargées de l’éducation et de la formation. Ainsi, lorsque l’Université de Fribourg se qualifie avec fierté de
« bilingue », elle fait référence au bilinguisme de l’institution qui, se trouvant à la frontière entre le territoire francophone (Suisse romande) et le territoire germanophone (Suisse alémanique), fonctionne avec deux langues officielles, l’allemand et le français. Elle ne se réfère pas au bilinguisme (voire plus, ou moins) des individus, qui ne recouvre pas nécessairement le bilinguisme institutionnel, tant s’en faut. Comme cela est habituellement pratiqué en Suisse au niveau fédéral, la communication est gérée selon le principe de l’intercompréhension (Capucho, 2008), plus précisément selon le « modèle suisse d’intercompréhension » (Lüdi, 2006, p. 183) : chacun doit pouvoir parler sa langue (sous‐entendu, les langues officielles uniquement) et comprendre celle de l’autre. Toute personne travaillant à l’Université de Fribourg est ainsi censée avoir une maîtrise suffisante des deux langues officielles (pour les étudiants, cela peut être très différent selon les disciplines qui permettent souvent des études dans une seule langue). Chaque document institutionnel doit exister en version française et en version allemande. Il n’existe pourtant à ce jour encore aucun service de traduction à disposition des collaborateurs, ce qui reviendrait à admettre que le bilinguisme de l’institution n’est pas nécessairement celui de ses acteurs.
Après quelques années dans cette institution, il m’apparaît que le bilinguisme de l’Université de Fribourg est avant tout un bilinguisme institutionnel revendiqué, considéré comme allant de soi, mais pas vraiment un bilinguisme réfléchi et pleinement réalisé. Il serait d’ailleurs intéressant de procéder à une observation systématique des modes de travail des employés de l’Université afin de voir si ce fonctionnement en deux langues n’entraîne pas des réticences à la collaboration avec des collègues de l'autre groupe linguistique, des fonctionnements en parallèle alors qu’ils auraient pu ou dû être concertés. Il est par ailleurs étonnant de voir combien il est peu fait référence au bilinguisme lorsqu’il s’agit de comprendre les raisons d’un conflit ou d’un projet qui ne produit pas les résultats escomptés.
Si la question de l’utilisation de deux langues différentes est rarement thématisée lorsqu’il s’agit d’analyser des situations de communication, on se doute que la dimension interculturelle l’est encore moins. L’Université de Fribourg est ici la digne fille de la Confédération helvétique, qui envisage sa diversité uniquement sous l’angle linguistique : il n’est question que de groupes linguistiques et de compréhension interlinguistique, au grand jamais de groupes culturels et d’interculturalité. Comme le note aussi Gohard‐Radenkovic (2007), la dimension culturelle et interculturelle n’est réservée en Suisse qu’aux communautés immigrées. Cette perception en termes de seuls groupes linguistiques ne manque jamais d’étonner mes collègues canadiens francophones qui quant à eux n’hésitent pas à se présenter comme un groupe « ethnolinguistique », voire même « ethnique » (voir par exemple Duquette, 2004), des termes qui choqueraient en Suisse. Bien que tous deux des États fédéraux et multilingues, le Canada et la Suisse représentent des contextes très différents, aux sensibilités à la dimension culturelle et aux revendications identitaires très différentes. Ainsi, en Suisse et à l’Université de Fribourg, on fait comme s’il était possible de parler des langues différentes sans développer également des significations et des références culturelles différentes. Quel tollé et quelle incompréhension si, au lieu de se revendiquer « l’Université bilingue », l’Université de Fribourg se revendiquait « l’Université biculturelle »! L’Université de Fribourg est ainsi un bel exemple du deuxième cas de figure de combinaison entre diversité des langues et des cultures, tout comme l'est d'ailleurs le cas suivant.
Deuxième cas : une association scientifique, nationale et plurilingue
Il s’agit ici non plus d’une institution ancrée dans un contexte local, mais d’un réseau de chercheurs, intéressés aux approches interculturelles de l’éducation et qui vivent dans les différentes régions linguistiques de la Suisse (à vrai dire, principalement en Suisse romande, francophone, et en Suisse alémanique, germanophone). Ce réseau, appelé
« Groupe de travail Éducation interculturelle de la Société Suisse de Recherche en Éducation (SSRE) », dont j’assure la coordination depuis quelques années, sert de lieu d’échange d’informations et organise parfois des rencontres scientifiques. Avec quelque peine, car il est malheureusement difficile de mobiliser ensemble les membres des différentes régions linguistiques.
Tania Ogay 12
Comme il est habituel en Suisse, ce groupe plurilingue fonctionne sur le principe de l’intercompréhension, en allemand, français et italien (celui‐ci étant en réalité très peu utilisé, le groupe de travail ne comptant que de très rares membres de la Suisse italophone). Il faut bien l’avouer, il n’y a pas que le manque de disponibilité qui puisse expliquer la difficulté à mobiliser les membres de ce groupe de travail pour des activités communes. Loin du stéréotype des Suisses polyglottes, il s’avère que seule une minorité de chercheurs se sent à l’aise dans la pratique de l’intercompréhension en français et allemand, et encore moins si on y ajoute l’italien. Et ceci alors que la plupart ont fait leur scolarité en Suisse et ont donc étudié au moins deux langues nationales. Un recensement de la recherche en éducation interculturelle en Suisse, réalisé par plusieurs membres – francophones – de ce groupe de travail, avait ainsi montré d’importantes différences dans la recherche pratiquée en Suisse romande et en Suisse alémanique (Ogay et collab., 2008). Cela se retrouve également dans les références bibliographiques que nous utilisons dans nos publications : les chercheurs de Suisse alémanique se réfèrent aux publications allemandes, et leurs collègues de Suisse romande aux publications françaises, ce n’est que sur les publications en anglais que nous nous retrouvons (et encore). Les chercheurs travaillant sur l’interculturalité auraient‐ils de la difficulté à la mettre en pratique?
Troisième cas : une organisation non gouvernementale de jeunesse, au niveau international et national Des quatre cas que j’ai choisi d’examiner ici, celui‐ci est le seul qui relève d’une expérience passée. Il s’agit de mon activité de bénévole (au niveau romand, puis national et international) dans une organisation de jeunesse, ICYE (International Cultural Youth Exchange), permettant à des jeunes de tous les continents de passer une année d’échange dans un autre pays.
Au niveau international, on y retrouve la troisième comme la quatrième des combinaisons entre diversité culturelle et linguistique identifiées précédemment : dans les échanges formels, la communication se passait dans la langue officielle de l’association, l’anglais, qui permettait ainsi à ces personnes venant de contextes linguistiques et culturels très divers de communiquer dans une langue commune. Mais il n’était pas rare dans les moments informels d’assister à ce « tout pluri » de la quatrième dimension qui combine communication interculturelle et plurilingue. J’ai ainsi pu faire l’expérience des apports et difficultés d’une lingua franca, qui permettait de communiquer certes mais qui provoquait également passablement de flou dans la compréhension car très peu la maîtrisaient réellement. J’ai aussi expérimenté dans les moments informels la richesse et la complexité d’une pratique plurilingue, qui permettait de réunir des personnes parlant différentes langues, mais qui excluait aussi ceux qui ne partageaient pas les langues utilisées (typiquement, les anglophones, favorisés dans les situations formelles, étaient souvent démunis dans les moments informels plurilingues). Quant à mon expérience dans l’association au niveau national, qui en théorie devait correspondre au deuxième cas de figure identifié (références culturelles supposément communes et langues différentes), elle m’a plongée dans une grande perplexité qui m’a amenée quelques années plus tard à ma recherche de doctorat sur les relations entre Suisses romands et Suisses alémaniques (Ogay, 2000) : comment se pouvait‐il qu’autant de bénévoles de Suisse romande, ayant effectué une année d’échange dans un pays étranger et montrant une grande ouverture interculturelle, soient si réticents à participer à des activités au niveau national avec leurs collègues alémaniques? Dans ce cadre également, la pratique de l’intercompréhension en allemand et français semblait difficile pour beaucoup. Fort heureusement, les langues apprises pendant l’année d’échange permettaient de nouvelles recompositions linguistiques réunissant Romands et Alémaniques, mais ces nouveaux regroupements entre hispanophones, anglophones, finnophones (?) étaient finalement autant de nouvelles divisions. On s’en doute, la réticence de mes collègues bénévoles romands à prendre part aux activités avec les collègues alémaniques n’était pas due à la seule question linguistique, tant s’en faut. Il n’était pas difficile d’observer dans leurs propos l’expression de préjugés négatifs envers les compatriotes alémaniques, tels qu’ils ont pu être relevés dans différents travaux sur les relations entre Romands et Alémaniques, notamment par Windisch (1992). C’est ainsi que je fis mes premières tentatives de formation interculturelle, cherchant à travailler sur les préjugés entre Romands et Alémaniques, inspirée par les travaux réalisés dans le cadre de l’OFAJ (Office franco‐allemand pour la jeunesse, 1987).
Quatrième cas : une association scientifique, internationale et monolingue
Le dernier contexte est celui de l’ARIC, Association pour la Recherche Interculturelle, qui réunit des chercheurs de divers pays et dont la langue de communication voulue par les fondateurs est le français, une configuration qui
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correspond au troisième cas de figure identifié plus haut. L’ARIC se distingue de la plupart des associations internationales qui, comme ICYE ci‐dessus, adoptent plus volontiers l’anglais comme langue de communication. La grande majorité des membres de l’ARIC provenant de pays ou de régions francophones (principalement de Suisse romande, du Québec et de France), le français est généralement leur langue première. Ces dernières années cependant, un nombre important de collègues venant de pays non francophones ont rejoint l’association. Cette internationalisation de l’ARIC a suscité une remise en question parfois houleuse du français comme seule langue de communication de l’association. La langue française a en effet changé de statut : de langue première partagée par tous (sans ignorer bien sûr les variations régionales parfois importantes), le français est passé au statut de lingua franca, code en principe commun mais diversement familier aux uns et aux autres. Cependant, certains membres venant de contextes non francophones n’adhèrent pas à la solution du français comme lingua franca et ont exprimé le souhait de pouvoir également utiliser leurs propres langues au sein de l’ARIC. Cette demande revient à remplacer la communication interculturelle via une lingua franca (la troisième combinaison) par une communication interculturelle et plurilingue (la quatrième combinaison).
Perspective comparée, quelques pistes de réflexion
Ces quatre cas nous présentent différentes combinaisons entre pluralité des langues et des cultures, passant souvent de l'une à l'autre. Ils nous interrogent sur leurs articulations complexes et les solutions qui peuvent être trouvées pour assurer la communication. Est‐il possible de se comprendre, c’est‐à‐dire de développer une culture commune, tout en parlant des langues différentes? Si l’exemple de la Suisse – comme des nombreux autres États plurilingues ou, même, de l’Union européenne – indique que cela est possible, il montre aussi combien cette identité commune qui ne bénéficie pas d’une langue partagée est fragile et demande des efforts constants, de la part des institutions comme des individus (pour la Suisse, voir Kreis, 1994). D’un autre côté, peut‐on parler une même langue sans que celle‐ci soit l’imposition d’une culture, mais qu’au contraire malgré cette langue commune des références culturelles diverses puissent se maintenir et s’exprimer?
La comparaison des différentes combinaisons entre diversité linguistique et culturelle que représentent les cas exposés ci‐dessus soulève les points suivants :
• Dans notre réflexion sur les pratiques et les politiques linguistiques, il est important de distinguer le niveau institutionnel et le niveau des individus. L’institution peut définir sa politique linguistique et reconnaître une ou plusieurs langues comme langues de communication dans l’institution. Mais les compétences linguistiques des individus ne recouvrent pas nécessairement ce qui est prescrit au niveau institutionnel, et leurs pratiques peuvent diverger plus ou moins de la norme institutionnelle, selon notamment le caractère plus ou moins formel et public de la situation d’interaction. Ainsi, l’Université de Fribourg est institutionnellement bilingue allemand‐français (comme le groupe de travail de la SSRE, ou ICYE au niveau suisse), mais ses membres ne pratiquent pas nécessairement ce bilinguisme, ils sont peut‐être monolingues, ou alors ils pratiquent d’autres langues que les langues officielles. De son côté, l’ARIC peut être officiellement monolingue, francophone, mais ses membres viennent d’horizons linguistiques de plus en plus divers et de nombreuses autres langues sont entendues dans les échanges informels.
• Dans la gestion de l’articulation entre diversité des langues et diversité des cultures, seule la dimension linguistique peut faire l’objet d’une politique, de prescriptions institutionnelles mais aussi, dans une certaine mesure, à destination des individus. Il est possible de décider du code linguistique qui est utilisé dans la communication (même si la norme est ensuite livrée à l’interprétation individuelle), il ne peut en être de même pour les références culturelles que les interlocuteurs apportent et négocient plus ou moins consciemment dans leurs interactions. La réponse pour la gestion de l’articulation entre diversité des langues et des cultures se trouve ainsi au niveau de la politique linguistique adoptée, politique qui va plus ou moins permettre ou contraindre l’expression de la diversité culturelle.
• Un contexte plurilingue peut paradoxalement renforcer la séparation entre les groupes linguistiques et, par là, leurs différences culturelles : j’ai pu observer à maintes reprises, même dans des contextes qui officiellement valorisent la diversité des langues et des cultures, que nous avons tous tendance à nous regrouper par ressemblance, principalement sur le plan linguistique et/ou culturel (ce que les psychologues sociaux appellent l’attraction par la similitude, Byrne, 1997). Dans un contexte plurilingue, sans lingua franca