SM CM 2008Pedrazzini

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Humoresques 27 – 2008

Dérision et irrévérence comme moyens de correction sociale

Ana Pedrazzini

La satire politique se caractérise par un esprit critique et irrévéren-cieux qui ne tremble pas au moment de dénoncer les abus et excès de la classe gouvernante. Éléments fondamentaux dans la stratégie persuasive du satiriste, humour et dérision convergent vers ce but, l’un procurant du plaisir et contribuant à créer une ambiance plus tolérante envers les attaques verbales ou graphiques, l’autre donnant un ton contestataire et plus ou moins méprisant au discours offensif mis en place.

Si on s’intéresse à la tradition satirique française dans la presse, Le Canard enchaîné apparaît comme un exemple vivant et indiscutable d’un journal qui a su s’adapter à l’évolution de la société à travers presque un siècle d’histoire. Quel est le secret de cette longévité ? Comment se fait-il que cet hebdomadaire compte toujours un lectorat si nombreux et loyal, alors que d’autres titres satiriques dans le monde, comme sa mythique cousine anglaise Punch, ont définitivement cessé de paraître ?

L’une des raisons se trouve dans le lien étroit que LeCanard a intel-ligemment construit avec ses lecteurs. Un lien particulier qui pourrait trouver ses bases autant dans le traitement indépendant et rigoureux qu’il fait des événements de la vie quotidienne que dans les mécanismes satiriques et humoristiques qu’il déploie dans ses pages.

Rendre compte de ces mécanismes est l’un des objectifs principaux de notre travail. Pour cela, nous étudierons quelle représentation Le Canard enchaîné donne de l’ancien président Jacques Chirac. Comment le discours critique et irrévérencieux du journal se constitue-t-il lorsque l’on fait réfé-rence à la figure majeure de l’État, le président de la République ?

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les actions et les paroles de Jacques Chirac, et étudier l’image qui est construite autour du personnage.

Le corpus choisi

Le corpus de cette étude est constitué par les titres1 et les images qui

portent sur Jacques Chirac. Ces dernières consistent en des caricatures politiques et, en moindre proportion, de petites bandes dessinées et des photographies.

Compte tenu de la longueur des mandats de Chirac, il est intéres-sant de réaliser une étude diachronique afin d’analyser comment son image a évolué au cours du temps. Les résultats que nous présentons ici résultent de l’analyse du Canard pendant trois périodes de grande importance politique. La première, de trois mois, comprend le début de son mandat de président, en 1995. La deuxième, de deux mois, aborde la campagne pour les élections législatives de 1997 – des élec-tions anticipées à la suite de la décision du chef d’État de dissoudre l’Assemblée nationale – et le début de la cohabitation avec le Premier ministre socialiste Lionel Jospin. La troisième période, enfin, aborde la campagne pour le référendum sur la Constitution européenne, qui a eu lieu le 29 mai 2005. Le rejet majoritaire de la population à ce projet constitutionnel (avec 55 % de votes négatifs) se produit à un moment où le mandat de Jacques Chirac et le gouvernement de Jean-Pierre Raffarin sont très impopulaires et va entraîner, de façon indi-recte, la démission de Raffarin et la nomination d’un nouveau Premier ministre : Dominique de Villepin.

À partir de ces choix, notre corpus est constitué de la façon suivante (tableau 1) :

Période d’analyse Titres Titres/Numéro Images Images /Numéro

1995 (13 numéros) 79 6,1 113 8,7

1997 (7 numéros) 39 5,6 73 10,4

2005 (9 numéros) 35 3,9 91 10,1

T : total

M : moyenne T : 153 M : 5,3 T : 277 M : 9,6

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La proportion des titres et des images par numéro met en évidence que la représentation graphique du personnage (plus importante que les titres) reste assez équilibrée dans les trois périodes analysées, tandis que les titres qui font référence à Chirac diminuent avec le temps.

Les mécanismes humoristiques et satiriques

du Canard enchaîné

Le Canard enchaîné utilise des procédés nombreux et variés qui ont pour but de travestir l’image de l’homme politique et de sa fonc-tion publique, de critiquer et disqualifier ses acfonc-tions et discours, et de dénoncer les abus du pouvoir. Son insolence caractéristique n’est pas gratuite, mais obéit à un principe de correction sociale qui, plus idéal qu’il ne le paraît en ces temps postmodernes2, semble être encore et

toujours, sa raison d’existence.

Cette intention ultime de corriger active un processus d’alerte chez l’homme politique. Soucieux et parfois même obsédé par sa côte de popularité, il tiendra compte des critiques des médias car leur répercus-sion dans son image peut ne pas tarder. Or, tenir compte ne signifie pas changer. Conscient de cela, Le Canard enchaîné semble se contenter d’éveiller un esprit critique et irrévérencieux chez les lecteurs, en leur faisant prendre conscience des irrégularités qu’il dénonce. On retrouve donc un rôle moralisateur dans ses pages, inhérent à la satire depuis son plus jeune âge.

La richesse des procédés détectés – linguistiques, icono-plastiques et mixtes – donne lieu à ce que l’on peut considérer comme une rhéto-rique de la dérision.

Dans un souci de hiérarchisation et pour rendre plus claires et lisibles ces techniques, nous présenterons une proposition de clas-sification qui est partiellement reprise de celle proposée par Patrick Charaudeau (2006)3. Elle a été adaptée aux procédés identifiés dans Le Canard enchaîné : quelques catégories ont été préservées, d’autres ont été modifiées et de nouvelles ont été créées4. Il ne s’agit pas de

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Procédéslinguistiqueset/ouicono-Plastiques

« Ils relèvent d’un mécanisme lexico-syntaxico-sémantique qui concerne l’expli-cite des signes, leur forme et leur sens, ainsi que les rapports forme-sens5 »

Jeux sur les signifiants – Jeux de sonorités : calembour, assonance – Déformation des noms des hommes politiques :

calembour, gémination, mots-valises, néologisme – Caricature : subversion de la forme. Hyperbole

Jeux sur le rapport signi-fiant-signifié des mots homonymes ou poly-sémiques ou jeux de sens en général qui permettent de passer d’une isotopie de sens à une autre

– Syllepse verbale et visuelle, antanaclase, dériva-tion, jeu de mot (de sens)

Jeux sur l’accumulation des signes appartenant à une même isotopie de sens

Répétition : une situation, une idée revient à plu-sieurs reprises

Dans le texte, une figure opératoire est l’anaphore

Échange des signes

ver-baux dans un énoncé Quiproquo : on prend une personne ou une chose pour une autre. Ce procédé peut être volontaire ou involontaire6

Procédésdiscursifs

« Ils dépendent de l’ensemble du mécanisme d’énonciation (locuteur, destinataire, cible, contexte et valeur social du thème abordé) »

Inversion d’une situation – L’action d’un personnage se tourne contre lui – Inversion des rôles

Ces procédés peuvent être volontaires ou involon-taires

Exagération dans la

repré-sentation d’une situation Hyperbole Jeux avec des procédés

d’énonciation « Ils jouent entre ce qui est dit et ce qui est laissé à entendre » – Ironie : antiphrase, sarcasme, citations des

per-sonnages hors contexte ou exagération sur leurs implications

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Jeux sur le sémantisme des signes à l’intérieur de l’énoncé ou en rapport avec le monde réel, don-nant lieu à une dissocia-tion d’isotopies

Incohérence insolite :

« Les univers mis en relation ne sont pas naturelle-ment liés l’un à l’autre mais ils ne sont pas complè-tement étrangers ».

Trans-sens : on passe d’un sens à l’autre

– Analogies ou association des faits et des idées qui n’entretiennent, a priori, aucun rapport. Métaphore, antithèse.

– Représentation des personnages dans des contextes fictifs ou très informels

– Attribuer aux personnages des propos absurdes :

non-sens, comique de l’absurde7

– Attribution aux personnages des phrases ou des actions inattendues, atypiques

– Déformations des dictons, proverbes, expressions familières ou figées

Incohérence paradoxale :

Il y a un rapport de contradiction entre deux logiques dans une même isotopie. Contestation d’une logique « garantie par la norme sociale ». On peut raisonner sur le paradoxe et démontrer en quoi c’est illogique. Contresens

Figures d’opposition : paradoxe, oxymore, zeugma, antithèse

L’incohérence peut avoir lieu :

– dans l’agencement des signes verbaux ou icono-plastiques à l’intérieur d’un énoncé

– dans le rapport du sens d’un énoncé avec le monde réel. Par exemple, attribuer aux person-nages des propos contradictoires ou paradoxaux

Jeux sur le registre de langue d’un énoncé qui donne lieu à une dissocia-tion d’isotopie

Attribuer aux personnages des phrases qui appar-tiennent à un registre de langue familière, popu-laire ou vulgaire ne correspondant pas au registre de langue habituel des hommes d’État

Tableau 2 – Procédés humoristiques et satiriques du Canard enchaîné

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Procédés linguistiques et/ou icono-plastiques

Parmi les jeux sur les signifiants, nous aimerions examiner le cas de la déformation des noms des personnages politiques. En général, il s’agit de rompre avec le style caractéristique des médias quand ils font référence aux dirigeants politiques. C’est un traitement irrévérencieux mis au service d’un processus de disqualification des personnages.

Pourtant, cette déformation du nom permet, parfois, « d’humaniser » l’homme politique, de le rapprocher des gens à travers des procédés familiers. Ainsi, on lui applique à lui aussi des expressions que l’on utilise au sein de la famille ou avec un groupe d’amis, « Sarko », « Raff’ », « Balla ». Il y a des cas où la déformation contient la critique : « Chiractor », « Jacques-potes », « Chichigate, « Jackyparade ».

Les jeux sur le rapport signifiant-signifié mettent en rapport deux sens différents d’un mot ou d’une phrase. Dans l’image, ils rapprochent des objets qui se ressemblent par leur forme. À cet égard, la syllepse visuelle est un mécanisme efficace lorsqu’il s’agit de combiner, synthé-tiquement, le comique et la critique. Quand Jacques Chirac a autorisé la reprise des essais nucléaires au début de son premier mandat, Le Canard enchaîné a réagi contre cette décision en réutilisant plusieurs fois une même idée : des fluides liquides ou gazeux deviennent des champi-gnons nucléaires. L’analogie est drôle par elle-même, mais la succession

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des dessins semblables – un exemple également de répéti-tion – instaure une complicité avec le lecteur au moment où il reconnaît la séquence (voir cari-catures 1, 2 et 3).

Procédés discursifs

Nous nous occuperons main-tenant des jeux sur le sémantisme des signes qui donnent lieu à une dissociation d’isotopies. La caricature de Pancho, qui traite de la concurrence politique entre Chirac et Sarkozy (la perte de pouvoir du chef de l’État face au Président de l’UMP) par le biais du bicentenaire du Service des objets trouvés (caricature 4), est un bon exemple de l’ incohé-rence insolite.

Le procédé consistant à attribuer aux personnages des propos absurdes est

particulière-ment efficace si l’intention du satiriste ou du caricaturiste est de donner l’image d’un homme politique ignorant, qui fait des associations non pertinentes. La caricature de Pétillon, publiée lors de la reprise des essais nucléaires, en fournit une bonne illustration (caricature 5).

Quant à l’incohérence paradoxale, très efficace pour construire l’image d’un gouvernant aux actions contradictoires, elle constitue le ressort de la caricature de Lefred-Thouron commentant l’échec des élections législatives de 1997 (caricature 6).

L’humour du Canard

En combinaison avec l’ensemble des procédés présentés, l’activa-tion des compétences culturelles du lecteur joue un rôle capital dans la production de l’humour et de la satire du Canard. Les références sont plus ou moins érudites et peuvent être liées aux connaissances de la

Caricature 2 – Wozniak, le 2 août 1995, p. 4

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langue (expressions figées et familières) ou aux connaissances de la culture au sens large (produits artistiques ou médiatiques, événements ou personnages historiques, entre autres).

Parmi les techniques humoristiques et satiriques les plus récurrentes, nous avons identifié les jeux de sonorités (des calembours la plupart des cas), les jeux de double sens (syllepse), l’ironie, les analogies entre des sujets différents, les allusions et les hyperboles.

Si le fait de détecter les procédés les plus utilisés permet de caracté-riser le type d’humour d’un journal, il est également important de consi-dérer les mécanismes qui ne sont jamais ou très rarement employés. C’est le cas de l’humour noir, du grotesque et de l’humour scatologique.

On pourrait dire que l’humour du Canard est agressif, dans la mesure où il dénonce la classe politique. Mais en fait, il ne l’est pas tant que ça : même s’il peut être parfois sarcastique, il est rarement cynique. Il prend soin de la manière dont il aborde les faits de la réalité quotidienne et garde en général un certain respect envers les hommes et femmes politiques. Il n’aborde pas les sujets liés à l’intimité de chacun et chacune, sauf si un personnage a fait de son monde privé une partie de sa stratégie politique – et même dans ce cas il y a de la réserve.

Caricature 4 Pancho,

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L’humour du Canard enchaîné est raffiné et intellectuel, avec des mécanismes qui fonctionnent à un deuxième et même à un troisième degré. La place du non-dit est centrale dans ses pages, et c’est au lecteur, rusé, actif et cultivé, d’interpréter les sens proposés.

L’image construite autour de Jacques Chirac

L’ensemble des éléments recueillis dans les titres et les images (la représentation graphique du personnage, le registre de langue, les figures rhétoriques, les références culturelles, etc.) sont mis en rapport afin d’analyser le portrait du personnage qui en résulte.

Parmi les critères qui interviennent dans la construction de l’image – la représentation – d’un homme politique, les traits de caractère occupent une place privilégiée. Pour aborder ce sujet, nous avons fait appel à la psychologie politique, et plus précisément, aux recherches portant sur les facteurs qui déterminent le comportement électoral9. Nous

avons retenu quatre catégories inspirées de ces travaux, qui permettent de saisir l’ensemble des traits les plus significatifs d’un homme politique : la compétence, l’intégrité, la fiabilité, et le charisme et l’empathie.

À chaque catégorie, nous avons associé des traits positifs et des traits négatifs afin de préciser notre analyse. Ainsi, inefficacité, inintel-ligence et maladresse sont des traits négatifs de la compétence, malhon-nêteté et mensonge ceux de l’intégrité, irrationalité et infidélité à ses

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engagements ceux de la fiabilité, et enfin impopularité, insensibilité et autoritarisme ceux du charisme et de l’empathie. (Si nous ne présentons que des traits négatifs comme exemple, c’est parce qu’ils sont, et de loin, les plus habituels dans notre corpus.)

À partir de notre analyse, nous constatons que l’importance assignée à chaque catégorie de la dimension varie selon la période étudiée. Au début du mandat de Chirac, on s’attaque d’une façon assez équilibrée à l’ensemble de catégories, avec une prépondérance pour le Charisme et l’empathie et une plus faible présence de la catégorie Compétence. En 1997, au contraire, c’est cette dernière qui prend la tête alors que la catégorie Fiabilité est bien moins importante. En 2005, c’est-à-dire dix ans après la première période analysée, la catégorie Fiabilité reste la plus faible et c’est le Charisme et l’empathie qui l’emporte avec 45% des signifiés, soit presque le double de la catégorie qui la suit (la Compétence) (voir graphique 1).

Graphique 1 – Traits de caractère (périodes 1995, 1997, 2005)

Ces données statistiques nous permettent d’observer qu’il existe une tendance de la part du Canard enchaîné – journalistes et dessinateurs confondus – de consacrer en général plus d’importance au charisme et à l’empathie du personnage.

Considérons maintenant la distribution des variables appartenant à chaque catégorie, dans les trois périodes analysées. Nous mentionnerons seule-ment quelques-unes des variables les plus récurrentes. Il faut préciser que les courbes des graphiques présentés ci-dessous ne doivent pas être saisies comme un continuum, mais comme trois périodes d’analyse séparées.

1995 1997 2005

Charisme et empathie

Charisme

et empathie et empathieCharisme Compétence

Compétence Compétence

Intégrité

Intégrité Intégrité Fiabilité Fiabilité

Fiabilité 30%

19%

26% 25%

25%

33%

23% 19%

45%

15% 17%

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Chirac est jugé très inefficace et inopérant au début de son mandat pour des raisons diverses (voir graphique 2). Le Canard enchaîné consi-dère par exemple sa première mesure – interdire aux ministres de brûler les feux rouges – comme banale et peu opératoire. Même si l’attribut d’inefficacité reste l’un des plus significatifs de la catégorie Compétence, il diminue considérablement dans les deux autres périodes.

Graphique 2 – Les variables de la catégorie Compétence, analysées dans le texte et l’image au cours des trois périodes

Jacques Chirac est aussi présenté comme « maladroit », pour diverses raisons très hétérogènes, sauf pour la période étudiée de 1995, où les attaques portent toutes sur le fait qu’il compare des choses qui ne sont pas sur le même plan.

Il faut mentionner l’augmentation significative des variables « perdant » et « inintelligent » en 1997. Cela s’explique par la décision de Chirac de

1995 1997 2005 0

10 20 30 40 50 60 Pourcentage

Périodes analysées

Inéfficace/ inopérant

Maladroit

Inintelligent

Peu inventif

Perdant

Incapable

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dissoudre l’Assemblée – qualifiée de bêtise par le journal – suivie par la défaite de son parti, le RPR, lors des élections législatives.

La variable la plus significative du début du mandat présidentiel de Chirac, en 1995 – toutes les catégories confondues – est le fait de le présenter comme « malhonnête et corrompu » (graphique 3). Cela s’explique par la forte « campagne électorale » menée par Le Canard enchaîné contre l’ancien maire de Paris, impliqué dans des affaires douteuses lors de son mandat dans la capitale. De plus, on l’accusait d’avoir réduit la valeur de son patrimoine dans sa déclaration d’impôts et d’avoir bénéficié, ainsi que son Premier ministre Juppé, de certains privilèges qui ne leur étaient

Graphique 3 – Les variables de la catégorie Intégrité, analysées dans le texte et l’image au cours des trois périodes

1995 1997 2005 0

10 20 30 40 50 60 Pourcentage

Périodes analysées

Corrompu/malhonnête

Menteur/opportuniste

Opaque

Modeste

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pas dus. Cette variable reste l’une des plus importantes de la catégorie Intégrité au cours des trois périodes analysées.

Une autre variable significative est celle qui caractérise le person-nage comme « menteur », « hypocrite ou opportuniste ». Cet attribut augmente progressivement et atteint des niveaux très élevés en 2005. Les raisons qui expliquent cela sont nombreuses. Par exemple, son intervention télévisée pour parler du référendum sur la Constitution européenne avec des jeunes est jugée « un piège » car elle est orchestrée par son équipe de communication.

En ce qui concerne la catégorie Fiabilité (graphique 4), les variables les plus importantes sont :« contradictoire ou irrationnel » et « infidèle

0 5 10 15 20 25 30 35

1995 1997 2005

Périodes analysées Pourcentage

Autre Utopique Irresponsable Frivole Déséquilibré Déterminé Contradictoire/ irrationnel Indécis Infidèle à ses promesses

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à ses promesses ». Le pourcentage de cette dernière est plus élevé au début de son mandat car on a mis l’accent sur cette caractéristique pendant la campagne électorale. Dix ans après, on critique toujours le fait qu’il ne tient pas ses promesses mais avec moins d’insistance, car c’est comme si on le savait déjà, ce n’est plus une nouveauté.

Le fait de montrer Chirac comme « contradictoire » ou « irrationnel » diminue considérablement en 1997 mais augmente de façon significa-tive en 2005, en partie parce qu’il a changé d’opinion par rapport à l’Europe. Rappelons-nous l’appel de Cochin qu’il a lancé en 1978.

L’augmentation importante de la variable « frivole »dans la période 1997, obéit à des facteurs divers. Parmi eux, le personnage est accusé de ne pas prendre au sérieux le problème de l’amiante sur le campus universitaire de Jussieu, et il sort de son rôle en s’occupant d’affaires banales pour un président.

Graphique 5 – Les variables de la catégorie Charisme et empathie, analysées dans le texte et l’image au cours des trois périodes

1995 1997 2005 0

10 20 30 40 50 60 Pourcentage

Périodes analysées

Impopulaire

Autoritaire

Dépourvu d’autorité

Fait un spectacle de la politique

Non convaincant

Sympathique Autre

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L’impopularité de Jacques Chirac est constamment mise en relief dans Le Canard enchaîné (graphique 5). Le fait qu’au début de son mandat cette catégorie réunisse 31 % des signifiés de la catégorie Charisme et empathie n’est pas anodin : il traduit la chute de la cote de popularité du président après sa décision de reprendre les essais nucléaires. L’attribut « impopulaire » est le plus récurrent de toutes la catégorie pendant la période 2005, où le contexte politique est très critique pour le Président. Son Premier ministre Raffarin est très impo-pulaire et le bilan du chef de l’État, après dix ans au pouvoir, est majo-ritairement jugé négatif.

Chirac est aussi considéré comme un gouvernant qui fait un spectacle de la politique. Cette caractéristique est très fréquente dans l’échan-tillon de 1997, pour plusieurs raisons, notamment l’intervention média-tique à l’occasion de la campagne électorale des législatives, considérée comme un « show ».

Conclusion

Le Canard enchaîné rend compte des faits d’actualité avec une grande richesse stylistique. Se servant de nombreux mécanismes humo-ristiques et satiriques qui fonctionnent à un deuxième et même à un troisième degré, le journal met en œuvre une rhétorique de la dérision, et construit une image très négative et critique de l’ancien président Jacques Chirac. Quoique l’importance de chaque catégorie (la compé-tence, l’intégrité, la fiabilité, et le charisme et l’empathie) varie selon la période considérée, certaines caractéristiques restent stables et abou-tissent à brosser le portrait d’un personnage inefficace et inopérant, corrompu et malhonnête, infidèle à ses promesses, impopulaire, et qui tourne la politique en un spectacle. C’est dans la catégorie Charisme et empathie – deux aspects souvent portés au crédit de Chirac – que l’on voit davantage de traits positifs, comme le fait de se montrer sympa-thique, fort et d’avoir une belle apparence.

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Notes

1. Bien que la lecture de l’article soit nécessaire pour comprendre le sens des titres, l’analyse sémiostylistique n’a pas été appliquée au corps de l’article. 2. G. Lipovetski (L’ère du vide. Essais sur l’individualisme contemporain, Paris,

Gallimard, 1989) qualifie le comique postmoderne comme une « loufoquerie gratuite », sans prétention.

3. P. Charaudeau, « Des catégories pour l’humour ? », Questions de communica-tion, n° 10, 2006.

4. Il faut signaler l’incorporation de quelques procédés humoristiques déjà signa-lés par H. Bergson, Le rire : essai sur la signification du comique, Paris, Presses universitaires de France (Quadrige : grands textes), 2007.

5. Toutes les citations présentées dans cette classification sont issues de l’article de P. Charaudeau, cité note 3.

6. Dans les cas où ce procédé est involontaire, le journal se charge de mettre en évidence la maladresse du personnage.

7. P. Charaudeau distingue l’incohérence insolite de l’incohérence loufoque, dans laquelle les univers mis en relation n’entretiennent aucun rapport. Ce n’est pas le cas du procédé en question car on peut tout de même trouver un lien entre les idées présentées.

8. Un grand merci au Canard Enchaîné et aux dessinateurs Cardon, Wozniak, Pancho, Pétillon et Lefred-Thouron qui nous ont autorisé à publier les dessins présentés dans cet article.

9. Voir notamment les travaux de C. Funk, « Understanding trait inferences in candidate images », Research in Micropolitics, vol. 5, 1996 ; A. Miller, M. Wattenberg et O. Malanchuk, « Schematic assessments of presidential can-didates », The American Political Science Review 80, n° 2, 1986 ; A. Miller et W. Miller, « Rejoinder : ideology in the 1972 election », The American Political Science Review 70, n° 3-4, 1976 ; D. Kinder, « Presidential character revisited », dans Political Cognition, The 19th Annual Carnegie Symposium on Cognition,

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