L’exemple des projets d’habitat coopératif de l’agglomération lilloise
1. Le conflit comme mode de participation des habitants : l’exemple de l’Alma-Gare à Roubaix
La rénovation du quartier Alma-Gare à Roubaix dans les années 70 est considé- rée comme un exemple emblématique de planification urbaine participative et a sus- cité l’intérêt de nombreux observateurs, sociologues, historiens, politistes… Les débats soulevés par cette expérience s’inscrivaient dans les réflexions engagées par la sociologie urbaine marxiste d’Henri Lefebvre ou de Manuel Castells, autour du concept de « luttes urbaines ». Le conflit qui a opposé la municipalité socialiste et un groupe de militants, défendant une identité propre face à une définition technique du quartier, a généré un processus participatif inédit dans la prise de décision liée à la production urbaine de ces années-là.
1.1. La contestation
Le logement à Roubaix est essentiellement constitué de courées construites au XIXe et destinées à loger les ouvriers des usines textiles. Après la Seconde Guerre
mondiale, face aux dégradations du tissu urbain et au déclin de la ville dû à la crise industrielle, la municipalité envisage une rénovation d’envergure, notamment dans le quartier Alma-Gare, où les logements vétustes, insalubres et dangereux sont pro- mis à la destruction pour être remplacés par des bâtiments d’architecture moderne.
La population du quartier, essentiellement ouvrière et en grande partie inactive, est d’abord enthousiaste, car elle y voit une solution pour échapper à des conditions de vie très précaires. Mais, face à l’attentisme de la municipalité, qui tarde à trouver les financements nécessaires, l’Association Populaire Familiale (APF) – branche de la Jeunesse Ouvrière Chrétienne – organise, dans la continuité des mouvements de 1968, une campagne sur les conditions désastreuses d’habitat à Alma-Gare. L’APF se revendique comme étant « au quartier ce que le syndicat est à l’entreprise », et sou- haite relier l’usine au logement, la sphère professionnelle à la sphère domestique, les luttes syndicales pour les conditions de travail aux luttes pour le logement. Ces liens sont considérés comme les bases de l’identité collective des courées roubaisiennes, que l’APF entend préserver en encourageant les relations de proximité, le développe- ment de réseaux locaux, d’activités collectives et de systèmes d’entraide.
L’APF revendique pour les habitants d’Alma-Gare le droit de participer active- ment à l’aménagement du quartier et se prononce pour le maintien du cadre bâti préexistant et de la population d’origine, afin de ne pas rompre avec la mémoire locale. Au contraire, pour la municipalité, la destruction du quartier est une façon de faire table rase d’un passé douloureux, de « rompre avec la misère »2, mais aussi de déplacer des catégories sociales en difficulté. Débute alors un mouvement de contes- tation pour que les courées ne soient pas remplacées par des tours d’habitation et que les habitants puissent rester dans leurs logements. Dans le contexte de remise en cause des grands ensembles d’habitations et de critique de la production urbaine moderniste, le mouvement initié par l’APF prend de l’ampleur et rencontre les idées défendues par d’autres associations (dont la Confédération Syndicale du Cadre de Vie), dont les militants les plus actifs cherchent à peser sur les décisions municipales et à exercer une forme de contre-pouvoir.
1.2. Le « contre-pouvoir »
En février 1973, l’Atelier Populaire d’Urbanisme (APU) est créé afin de permet- tre aux habitants de discuter avec les autorités municipales et les techniciens du pro- jet de rénovation. L’APU se présente comme une organisation volontaire, non struc- turée, avec des objectifs pragmatiques : participer à la rénovation et à la gestion
2. HATZFELD, Hélène. « Municipalités socialistes et associations. Roubaix : le conflit de l’Alma-Gare ».
Revue française de science politique, 36e année, n°3, 1986, p. 380.
d’Alma-Gare pour y préserver la vie sociale et la convivialité, en évitant la destruc- tion des courées et le relogement des habitants à l’extérieur du quartier.
L’APU centre ses réflexions sur la notion de « quartier », définie comme « unité de vie », c’est-à-dire comme une entité socio-spatiale où se croisent les activités de la vie quotidienne (logement, travail, équipements, services), où la proximité des habi- tants est grande (interconnaissance) et la continuité historique est assurée par l’an- crage sur le temps long des résidents. Pour préserver cette « unité de vie », l’APU met en avant les savoirs populaires, l’expérience des habitants, leurs besoins et leurs désirs, en opposition à la vision technocratique des rénovateurs. L’APU est ouvert à tous les habitants du quartier souhaitant y rester. Même si les actions semblent menées par un noyau de militants, l’APU affiche une dimension collective très forte : l’usage du « nous » par exemple est constant, de manière à montrer qu’il s’agit bien d’une entreprise commune. Pourtant, l’APU va attirer des participants extérieurs, notamment des travailleurs sociaux, des étudiants, des enseignants, des intellectuels, des militants, « qui s’intéressent à Alma-Gare parce qu’ils y voient une résistance à la logique capitaliste du marché du logement et la promesse d’une organisation alter- native de l’espace »3.
L’APU entend avoir une influence sur le projet de rénovation, en dénonçant l’ur- banisme officiel, jugé individualisant, ignorant l’identité du quartier et sa « force populaire ». Il s’agit de permettre aux habitants de décider collectivement de leur futur lieu de vie. Le quartier devient donc un enjeu de lutte et de pouvoir entre trois groupes d’acteurs : une « population unifiée par un objectif commun »4 et organisée en association, des décideurs politiques et des techniciens.
1.3. La légitimation
L’année 1977 est un tournant dans le conflit d’Alma-Gare, et ce pour deux rai- sons. D’abord, l’APU obtient le soutien de l’Etat qui lui assure une assistance tech- nique par l’ABAC5, et donc une reconnaissance qui lui permet de passer dans une nouvelle phase d’actions. Dans le même temps, l’Union de la gauche remporte les élections à Roubaix et la nouvelle équipe municipale met en place un groupe de tra- vail pour élaborer un nouveau plan d’urbanisme pour Alma-Gare. La collaboration entre les habitants et les architectes de l’ABAC aboutit à l’élaboration d’une carte- affiche exprimant des idées définies par les habitants eux-mêmes pour la transforma-
3. MILLER, Michael James. « Le quartier comme enjeu social et politique : Alma-Gare dans les années 1970 ».
Genèses, n°48, 2002/3, pp. 77-99.
4.Ibidem.
5. L’ABAC est une équipe parisienne composée de trois architectes, un sociologue et un juriste.
tion de leur quartier. La carte-affiche de l’APU est discutée par l’ensemble des par- ties du groupe de travail (habitants, techniciens, élus) et sera validée par le conseil municipal pour devenir le document officiel de la rénovation.
Finalement, c’est la coopération entre habitants, élus et techniciens, qui a permis la reconnaissance de l’APU et la sortie du conflit. C’est l’expertise conjointe qui a vu aboutir un nouveau plan d’urbanisme pour le quartier. Ainsi, l’expérience d’Alma- Gare montre que le système d’interactions entre les différents acteurs est la clé de voûte des processus de participation. Le conflit qui a opposé les habitants d’Alma- Gare à la mairie de Roubaix a remis en cause la gestion municipale et a contraint le pouvoir des élus, qui ont en partie perdu la maîtrise du projet. La recherche d’un consensus a bel et bien été imposée par l’APU et a obligé la ville à envisager de nou- veaux modes de validation des projets urbains impliquant davantage les administrés.
Si l’approbation finale par les élus a été symboliquement maintenue, c’est tout le processus de décision qui a été renouvelé, avec en son cœur un système essentiel de médiations entre les différents groupes d’acteurs. Ces médiations ont permis d’assu- rer (en grande partie grâce au travail des techniciens) non seulement la traduction des intentions et des attentes de chacun, mais encore la prise en compte et l’accepta- tion des contraintes et des préoccupations réciproques. C’est ce que montre Hélène Hatzfeld dans son analyse du conflit d’Alma-Gare, qui « invalide la représentation de la concertation comme relation de face à face constructif, de dialogue, de communi- cation directe, pour lui attribuer une épaisseur de médiations interposées »6. Pour autant, on peut se demander si le système de relations entre les groupes d’acteurs impliqués dans la rénovation d’Alma-Gare est significatif de rapports sociaux ordi- naires ou s’il est seulement le résultat d’une conjoncture singulière, qui a cristallisé différents niveaux d’intervention (municipalité, Etat, techniciens, intellectuels, asso- ciatifs, habitants) autour du devenir d’un quartier populaire. Si le conflit d’Alma- Gare est souvent observé comme une expérimentation d’urbanisme participatif emblématique, il n’a pas empêché, comme le note Michael James Miller, qu’un grand nombre d’habitants quittent le quartier (6000 habitants en 1958, seulement 1500 en 1977). « Ce qui suggère que, même si les idéaux de l’APU exerçaient un pouvoir d’attraction, ils représentaient un luxe que ne pouvaient pas se permettre ceux qui vivaient dans la frange la plus marginale du marché du logement »7.
6. HATZFELD, Hélène. « Municipalités socialistes et associations. Roubaix : le conflit de l’Alma-Gare ».Revue française de science politique, 36e année, n°3, 1986, p. 391.
7. MILLER, Michael James. « Le quartier comme enjeu social et politique : Alma-Gare dans les années 1970 ».
Genèses, n°48, 2002/3, pp. 77-99.